À Abidjan, les peintures au plomb révèlent un vide de contrôle sanitaire
La question du plomb ne relève pas seulement des comportements domestiques. Elle expose les limites d’une norme régionale lorsqu’aucune autorité nationale ne dispose des instruments juridiques pour contrôler le marché et écarter les produits dangereux.
Le risque lié au plomb dans l’habitat ne se limite pas à une question de sensibilisation des familles. À Abidjan, il met en lumière un problème plus structurel : une norme existe à l’échelle ouest-africaine, mais la Côte d’Ivoire ne s’est pas dotée d’un cadre législatif spécifique permettant de contrôler les produits mis sur le marché et de sanctionner les fabricants qui s’en écartent.
Dans cet espace laissé sans contrôle effectif, le coût sanitaire potentiel est reporté sur les ménages. Les jeunes enfants y sont les plus exposés : ils ingèrent plus facilement les poussières et les écailles de peinture présentes sur les murs, les sols ou les objets. Pour les pouvoirs publics, l’enjeu est donc double : prévenir une contamination durable et transformer une exigence technique en obligation opposable aux producteurs et distributeurs.
Les peintures au plomb à Abidjan illustrent ainsi un angle souvent négligé des politiques de santé environnementale. L’information des parents est nécessaire, mais elle ne peut se substituer à la régulation d’un produit dont le danger dépend d’abord de sa composition et de sa circulation commerciale.
Peintures au plomb à Abidjan : une norme régionale incomplètement appliquée
La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) fixe à 90 parties par million la concentration maximale de plomb dans les peintures décoratives. Cette limite est censée être appliquée depuis 2022 par l’Association ivoirienne de normalisation et de certification, CODINORM. Mais une norme de qualité ne produit d’effet qu’à la condition d’être accompagnée de contrôles, de procédures de retrait et de sanctions suffisamment claires.
Or, selon les éléments disponibles, la Côte d’Ivoire n’a pas encore adopté de législation dédiée à ces mécanismes. Cette lacune ne signifie pas que tous les produits vendus sont dangereux ; elle signifie que le marché ne dispose pas d’un dispositif national explicite pour identifier systématiquement les produits non conformes et en empêcher durablement la vente.
Les données de terrain donnent une idée de l’ampleur du problème. En 2017, une analyse de 51 peintures domestiques commercialisées à Abidjan relevait que 32 échantillons, soit 63 %, atteignaient ou dépassaient le seuil de 90 ppm. Quatorze produits présentaient même des concentrations d’au moins 10 000 ppm. Des prélèvements effectués en 2022 et 2023 sur quinze pots achetés chez des revendeurs de la ville ont, eux aussi, trouvé des teneurs élevées dans neuf d’entre eux.
Ces résultats ne permettent pas, à eux seuls, de dresser une cartographie exhaustive du marché ivoirien. Ils suffisent toutefois à établir que les peintures au plomb à Abidjan ne relèvent pas d’un risque théorique ou résiduel. Elles appellent une surveillance régulière, publique et fondée sur des tests indépendants.
Un coût sanitaire concentré sur les enfants
Le plomb est un toxique sans fonction physiologique connue. Après absorption, il circule dans le sang et les tissus puis s’accumule notamment dans les os, où il peut demeurer pendant de longues années. Chez les enfants, l’exposition peut altérer le développement neurologique, affecter les capacités d’apprentissage et favoriser des troubles du comportement. L’Organisation mondiale de la santé rappelle que l’exposition au plomb est associée à des effets cardiovasculaires chez l’adulte et à des atteintes graves du développement de l’enfant.
Dans un logement peint avec des produits fortement chargés, le danger ne se résume pas au moment des travaux. Le vieillissement des revêtements, les frottements, l’humidité ou le nettoyage peuvent produire des poussières et des fragments accessibles aux très jeunes enfants. Les peintures au plomb à Abidjan constituent donc un sujet de santé publique de long terme, particulièrement dans les logements où les murs et huisseries se dégradent sans rénovation encadrée.
La difficulté est aussi sociale. Les ménages disposant de moins de ressources ont généralement moins de latitude pour choisir les matériaux, refaire les peintures ou déménager. Sans politique de retrait des produits non conformes, la prévention repose sur des recommandations individuelles qui ne donnent pas aux familles les moyens matériels de supprimer la source de contamination.
De la sensibilisation à la capacité de contrôle
Une intervention pilote conduite auprès de femmes enceintes et de mères de jeunes enfants a montré qu’une information adaptée pouvait améliorer la compréhension des risques et les pratiques de prévention. Cette démarche est utile, notamment pour réduire l’exposition aux poussières, éloigner les enfants des surfaces écaillées et mieux identifier les situations à risque.
Mais elle ne règle pas le déséquilibre central : les acheteurs ne peuvent généralement ni mesurer la concentration de plomb d’un pot ni vérifier la fiabilité d’un étiquetage. La responsabilité doit donc remonter la chaîne, du ménage vers l’importateur, le fabricant, le distributeur et l’autorité de contrôle.
- adopter une règle nationale rendant le seuil de 90 ppm opposable ;
- organiser des prélèvements périodiques dans les points de vente ;
- publier les références non conformes et ordonner leur retrait ;
- prévoir des sanctions proportionnées et des obligations de traçabilité pour les producteurs ;
- associer ces contrôles à des campagnes ciblées dans les quartiers les plus exposés.
Le précédent français montre que l’élimination du plomb des peintures destinées à l’habitat repose sur une interdiction durable et sur des contrôles, non sur la seule évolution des préférences des consommateurs. Les peintures au plomb à Abidjan posent aujourd’hui la même question sous une forme institutionnelle : qui vérifie la conformité d’un produit courant, qui finance le contrôle et qui supporte les conséquences lorsqu’il échoue ?
Pour la Côte d’Ivoire, l’enjeu dépasse la seule conformité aux standards de la Cédéao. Il s’agit de construire une capacité publique de surveillance des produits chimiques, à l’intersection de la santé, de la normalisation industrielle et de la protection des consommateurs. C’est à ce niveau que se joue la réduction effective de l’exposition des enfants.
