À Malte, le procès qui expose les réseaux du pouvoir
Le témoignage de Yorgen Fenech ne referme pas le dossier Caruana Galizia. Il fait apparaître, au contraire, les circuits financiers et les protections institutionnelles autour d’un meurtre qui a durablement fragilisé Malte.
Le procès de Yorgen Fenech devait fournir une version de la nuit où une voiture piégée a tué Daphne Caruana Galizia, le 16 octobre 2017. Il a surtout exposé les circuits qui relient un homme d’affaires proche de l’État, un intermédiaire criminel et d’anciens responsables politiques maltais. En prenant la parole après plusieurs années de silence, l’accusé a nié toute participation directe à l’assassinat de Daphne Caruana Galizia. Mais ses propres déclarations ont confirmé des transferts d’argent et la circulation d’informations issues de l’enquête.
Ancien dirigeant du Tumas Group et actionnaire important d’un consortium chargé de la production d’électricité, Yorgen Fenech occupe une position qui dépasse celle d’un simple prévenu. Son parcours l’a placé au croisement des affaires, des infrastructures stratégiques et du pouvoir politique. C’est cette proximité qui donne aux débats une portée institutionnelle : le dossier ne porte pas seulement sur la responsabilité pénale d’un homme, mais sur les conditions qui ont permis à des intérêts privés d’évoluer au contact de l’appareil d’État.
Devant les jurés, Fenech a affirmé n’avoir jamais ordonné le meurtre. Il a toutefois reconnu avoir remis 50 000 euros à Melvin Theuma, présenté comme l’intermédiaire du projet criminel. Sa défense soutient que cette somme devait interrompre le contrat, et non financer l’opération. Il a également admis avoir servi de relais pour le versement d’environ 450 000 euros destinés aux frais d’avocats des exécutants après le meurtre, en affirmant avoir agi sous la contrainte et le chantage.
L’assassinat de Daphne : une défense fragilisée par les flux
La chronologie livrée par Fenech complique cette présentation d’un témoin passif. Selon son récit, le projet aurait été évoqué dès 2016 lors d’un dîner organisé dans sa propriété, après le retour de Keith Schembri, alors directeur de cabinet du Premier ministre Joseph Muscat. Theuma aurait proposé de « se débarrasser » de la journaliste, dont les enquêtes mettaient notamment en cause les intérêts financiers de responsables politiques et d’hommes d’affaires.
Fenech a tenté de faire porter la responsabilité de la machination sur Schembri. Pourtant, interrogé sur les éléments concrets dont il disposait, il a reconnu que cette accusation reposait principalement sur des propos attribués à Theuma. À la fin de son témoignage, il n’a plus été en mesure d’affirmer sous serment qu’elle était certaine à 100 %. Schembri nie toute implication et la police maltaise a indiqué qu’il n’avait jamais été considéré comme suspect dans le dossier du meurtre.
Cette faiblesse probatoire ne règle pas la question des actes reconnus par Fenech. Un accusé peut contester l’intention criminelle tout en décrivant des comportements qui l’inscrivent dans l’environnement opérationnel du complot. Les procureurs ont précisément cherché à déplacer le débat : de la question de savoir qui aurait donné l’ordre vers celle de savoir qui a fourni l’argent, les informations et les moyens de réduire le risque judiciaire pour les exécutants.
L’assassinat de Daphne et la société 17 Black
Le parquet s’est appuyé sur 17 Black, une société enregistrée à Dubaï et détenue par Fenech. Les documents financiers divulgués avant le meurtre l’avaient identifiée comme un véhicule destiné à verser plusieurs millions de dollars à deux sociétés panaméennes liées à Schembri et à Konrad Mizzi, ancien ministre de l’Énergie. Fenech, Schembri et Mizzi ont été inculpés en février 2025 pour blanchiment d’argent et corruption dans le cadre de cette affaire.
La société offshore n’est pas un élément périphérique. Elle permet de comprendre pourquoi les enquêteurs ont examiné conjointement les paiements, les relations d’affaires et les communications entre les protagonistes. Les mêmes réseaux ne produisent pas mécaniquement un assassinat, mais ils créent des zones de dépendance : contrats publics, accès aux décideurs, sociétés-écrans et intermédiaires capables de déplacer des fonds hors du regard des administrations nationales.
Le cas maltais illustre ainsi une vulnérabilité classique des petits États : la concentration des marchés et des relations politiques peut réduire la distance entre le pouvoir régulateur et les bénéficiaires économiques. Le consortium de l’électricité, dans lequel Fenech détenait une participation importante, rappelle que cette proximité concernait aussi une infrastructure essentielle. Le secteur énergétique devient alors un point d’observation des alliances, plutôt qu’un simple décor du dossier criminel.
Les fuites policières, second volet du procès
Les procureurs ont également confronté Fenech à des dossiers confidentiels d’Europol et à des documents internes de la police retrouvés sur son téléphone. Il a admis avoir averti Theuma à l’avance de perquisitions, tout en affirmant que Keith Schembri lui avait transmis ces informations. L’enjeu est distinct de la commande du meurtre : il porte sur la circulation de renseignements opérationnels et sur la capacité du réseau à anticiper l’action de la justice.
Europol intervient dans la coopération policière européenne, mais ne remplace pas les autorités judiciaires maltaises. La présence de ses documents dans le dossier rappelle néanmoins que l’enquête a dépassé le cadre national. Les échanges de renseignements, les comptes situés à l’étranger et les sociétés enregistrées dans plusieurs juridictions rendent indispensable la coordination entre services. Les informations officielles d’Europol décrivent précisément cette fonction de soutien aux enquêtes transfrontalières.
Au terme de quatre jours de témoignage, le procureur Godwin Cini a résumé la thèse de l’accusation : les « empreintes » de Fenech seraient visibles à chaque étape, de la connaissance du projet aux paiements et aux avertissements policiers. La formule relève de la plaidoirie, pas d’une décision de justice. Elle condense toutefois le problème que le tribunal doit trancher : la frontière entre celui qui commande, celui qui finance et celui qui facilite.
L’assassinat de Daphne Caruana Galizia reste donc un test pour la capacité de Malte à poursuivre les crimes qui touchent les intérêts les plus puissants du pays. L’assassinat de Daphne Caruana Galizia a déjà produit des procédures pour corruption et blanchiment qui dépassent la seule scène du crime. L’assassinat de Daphne Caruana Galizia a aussi révélé la fragilité des contrôles lorsque les flux financiers et les fonctions publiques se croisent. L’assassinat de Daphne Caruana Galizia continuera enfin de peser sur la crédibilité de l’État maltais, quelle que soit l’issue pénale réservée à Yorgen Fenech.
