Bankera : le circuit offshore qui aurait capté les fonds des investisseurs
Derrière la promesse d’une banque européenne dédiée aux cryptoactifs, l’enquête lituanienne reconstitue un montage où une banque offshore aurait transformé le produit d’une ICO en capacité d’emprunt privée.
La promesse était celle d’une banque commerciale européenne adaptée aux cryptoactifs. L’enquête désormais conduite en Lituanie dessine un mécanisme très différent : une levée de jetons de grande ampleur, le rachat préalable d’un établissement bancaire offshore, puis des prêts consentis aux promoteurs eux-mêmes. Au cœur du dossier Bankera se trouvent les fonds des investisseurs ayant participé à l’opération entre 2017 et 2018.
Le Service d’enquête sur les crimes financiers de Lituanie a formellement notifié des soupçons à trois cofondateurs du projet : Mantas Mockevičius, Vytautas Karalevičius et Justas Dobiliauskas. La procédure porte sur la dissipation présumée d’actifs de grande valeur. Les intéressés ont été invités à se présenter aux enquêteurs ; ils résideraient désormais à Monaco. À ce stade, cette qualification constitue une étape de l’instruction et non une condamnation.
Ce dossier dépasse le seul échec d’un projet de cryptofinance. Il met en lumière une vulnérabilité récurrente des levées de jetons : lorsque l’entité qui collecte les capitaux, celle qui détient les actifs et celle qui accorde le crédit relèvent des mêmes bénéficiaires effectifs, la séparation entre le financement du projet et l’enrichissement personnel devient difficile à contrôler.
Les fonds des investisseurs convertis en prêts privés
Selon les éléments attribués aux enquêteurs, plus de 45 millions d’euros provenant de la vente de jetons auraient été transférés vers Pacific Private Bank, une banque enregistrée au Vanuatu et acquise par les trois fondateurs peu avant la fin de l’opération. L’établissement aurait ensuite accordé plusieurs millions d’euros de prêts personnels aux mêmes personnes.
Le point central n’est donc pas seulement la destination offshore des sommes. Il réside dans la transformation alléguée des fonds collectés en garantie de crédit au profit de ceux qui les administraient. Les comptes alimentés par les fonds des investisseurs auraient servi de sûreté à ces prêts. Ce type de circuit permet, en apparence, de distinguer juridiquement l’argent déposé dans une banque de celui reçu par l’emprunteur ; économiquement, il concentre pourtant la maîtrise des deux côtés de l’opération entre les mêmes mains.
Les prêts auraient notamment financé l’acquisition de biens immobiliers haut de gamme en Europe, dont des propriétés sur la Côte d’Azur et en Lituanie. La localisation des actifs compte dans l’enquête : elle offre aux autorités nationales des prises plus directes que des comptes logés dans des juridictions offshore. Fin août, le parquet a ainsi obtenu le gel de biens immobiliers à Vilnius et Kaunas, détenus par Eternity Ventures Foundation, une structure établie au Liechtenstein et présentée comme contrôlée par les fondateurs. Des biens appartenant à Justas Dobiliauskas ont aussi été saisis.
Le Service d’enquête sur les crimes financiers de Lituanie, chargé notamment de la détection des infractions financières et du blanchiment, se trouve ainsi face à une architecture transfrontalière : levée de capitaux auprès du public, banque au Vanuatu, fondation au Liechtenstein, actifs immobiliers dans plusieurs pays européens et résidences présumées à Monaco. La coopération judiciaire est ici moins une formalité qu’une condition de l’efficacité du gel et, le cas échéant, de la restitution des avoirs.
Une levée de jetons sans banque annoncée
Les développeurs de Bankera affirmaient avoir réuni plus de 100 millions d’euros auprès de plus de 100 000 investisseurs particuliers lors de l’ICO. Le projet devait déboucher sur une banque disposant d’une licence européenne. Cette institution n’a pas vu le jour, tandis que la valeur des jetons a reculé et que les versements réguliers annoncés aux détenteurs ont cessé.
La séquence rappelle une limite structurelle des ICO de la fin des années 2010. Ces opérations pouvaient mobiliser très vite une épargne internationale, souvent avant que le produit, la gouvernance et les autorisations réglementaires ne soient établis. À la différence d’une banque agréée, soumise à des exigences prudentielles, à une surveillance et à une séparation des risques, le porteur de jetons ne disposait pas nécessairement d’un droit clair sur les fonds des investisseurs ni d’un dispositif de contrôle comparable.
La question de la propriété économique des actifs est déterminante. Une levée de fonds n’est pas, en elle-même, une garantie que les sommes restent affectées au développement annoncé. Tout dépend des documents contractuels, des droits reconnus aux souscripteurs, de l’identité des bénéficiaires effectifs et des règles de gouvernance imposées à l’émetteur. Dans le cas de Bankera, l’instruction devra établir le chemin exact des sommes, les garanties associées aux prêts et le rôle de chaque personne dans les décisions contestées.
Le changement de nom ne modifie pas les bénéficiaires
Depuis l’ouverture de la procédure, la structure domestique UAB Bankera a été rebaptisée BankingLab Technologies et plusieurs dirigeants ont quitté leurs fonctions. Ces changements de façade ne suffisent cependant pas à rompre un lien de contrôle. Les registres consultables par les autorités continuent de faire apparaître Mockevičius, Karalevičius et Dobiliauskas comme bénéficiaires effectifs de plusieurs entités du groupe.
C’est précisément à ce niveau que se joue la portée du dossier. Identifier les personnes qui contrôlent réellement une chaîne de sociétés permet de rapprocher les décisions de gestion, les flux financiers et les actifs acquis. Pour les épargnants, l’issue judiciaire déterminera si les fonds des investisseurs peuvent être retracés et si les avoirs gelés constituent une base suffisante pour une éventuelle réparation. Pour les régulateurs européens, elle souligne surtout que la traçabilité des bénéficiaires effectifs demeure indispensable lorsque des capitaux numériques franchissent plusieurs juridictions avant de se matérialiser dans l’immobilier ou le crédit privé.
