Édition · samedi 19 septembre 2026 · N°217
Belgrade-Ljubljana, intérêts croisés

Citoyenneté serbe d’intérêt national : les liens immobiliers interrogent

Une naturalisation discrétionnaire, une adresse commune et une opération foncière municipale dessinent un entrelacement d’intérêts entre Belgrade et Ljubljana, sans démontrer à ce stade de contrepartie.

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Citoyenneté serbe d’intérêt national : les liens immobiliers interrogent

La citoyenneté serbe d’intérêt national accordée à Jure Janković, fils du maire de Ljubljana Zoran Janković, met en regard deux décisions administratives distinctes : une naturalisation intervenue en novembre 2024 et une acquisition foncière réalisée quelques mois plus tôt dans la capitale slovène. Le point de contact est Nikola Petrović, homme d’affaires serbe proche du président Aleksandar Vučić.

Les documents administratifs et cadastraux disponibles établissent que Jure Janković a déclaré sa résidence à Belgrade dans une villa appartenant à Nikola Petrović. La même année, NG Projekt, société récemment créée par ce dernier, a acheté à la municipalité de Ljubljana trois parcelles constructibles lors d’une vente aux enchères publique. L’opération a été conclue pour près de 1,5 million d’euros de moins que les prix affichés lors de précédentes tentatives de cession restées sans acquéreur.

Aucun élément rendu public ne permet d’établir une contrepartie entre la procédure de nationalité et la vente des terrains. Mais leur juxtaposition soulève une question de méthode : lorsque les circuits administratifs, immobiliers et personnels se recoupent entre deux capitales, l’absence de motivation publique nourrit mécaniquement le doute sur les critères effectivement retenus.

La citoyenneté serbe d’intérêt national, une procédure dérogatoire

La citoyenneté serbe d’intérêt national relève d’un régime dérogatoire. La loi serbe sur la nationalité permet l’admission d’une personne lorsque son intégration est considérée comme relevant de l’intérêt de la République de Serbie, y compris si les conditions ordinaires ne sont pas toutes réunies. Le dispositif confère donc une large marge d’appréciation à l’exécutif. Le texte de la loi serbe sur la nationalité encadre formellement cette possibilité sans imposer, dans chaque cas, la publication détaillée des motifs retenus.

Dans le cas de Jure Janković, les autorités n’ont pas rendu publique la justification précise du recours à cette procédure. C’est le point central du dossier. Une décision de naturalisation peut reposer sur des considérations économiques, culturelles, scientifiques ou diplomatiques légitimes. Encore faut-il que l’intérêt invoqué soit intelligible, surtout lorsqu’il concerne une personne liée à un élu étranger exerçant des responsabilités exécutives dans une capitale de l’Union européenne.

La citoyenneté serbe d’intérêt national ne constitue pas en elle-même un privilège illégal. Elle devient toutefois un instrument politiquement sensible lorsqu’elle est accordée hors du débat public et qu’elle s’insère dans un environnement relationnel dominé par des proches du pouvoir. L’enjeu ne réside pas seulement dans le passeport obtenu, mais dans la capacité de réseaux d’affaires à franchir les frontières administratives avec l’appui, explicite ou non, d’acteurs institutionnels.

Une opération foncière au cœur de Ljubljana

En juillet 2024, NG Projekt a acquis trois terrains de la municipalité de Ljubljana. Ces parcelles, alors non aménagées, se situent dans une zone destinée à accueillir à terme des programmes commerciaux et résidentiels. Leur valeur dépend donc largement des choix d’urbanisme, du calendrier des permis et des infrastructures publiques qui rendront le secteur exploitable.

Le mécanisme de la vente aux enchères n’efface pas, à lui seul, la question de la valeur publique captée. Le différentiel avec les mises à prix antérieures tient à l’échec de précédentes procédures, mais il appelle une lecture complète : conditions de la vente, nombre de soumissionnaires, évaluation des terrains et évolution ultérieure du plan d’urbanisme. C’est à cette chaîne de décisions qu’il faut rapporter le montant de 1,5 million d’euros, plutôt qu’à la seule annonce d’un rabais.

La citoyenneté serbe d’intérêt national intervient ainsi dans une séquence où l’accès à un foncier stratégique de Ljubljana croise les relations personnelles nouées à Belgrade. Nikola Petrović est publiquement présenté comme un proche d’Aleksandar Vučić. Son adresse sert de résidence déclarée à Jure Janković ; sa société devient parallèlement propriétaire de terrains cédés par la ville dirigée par le père de ce dernier.

Les limites du contrôle politique transfrontalier

Zoran Janković dirige Ljubljana depuis 2006 et envisage un nouveau mandat. Il a déjà fait l’objet, avec ses fils, d’investigations liées à leurs activités financières, sans condamnation signalée dans les éléments disponibles. En 2015, la Commission slovène pour la prévention de la corruption avait relevé des transactions financières non déclarées et des risques de conflits d’intérêts. Cette appréciation administrative ne vaut ni condamnation pénale ni preuve d’un lien avec les opérations récentes, mais elle renforce l’exigence de transparence autour des décisions municipales.

Le maire de Ljubljana a, par ailleurs, affiché son soutien à Aleksandar Vučić lors des mobilisations anticorruption en Serbie et indiqué vouloir contribuer à l’organisation de l’Exposition internationale de Belgrade en 2027. Ces positions donnent une dimension politique à une relation qui ne peut être réduite à de simples liens privés entre familles et entrepreneurs.

Le dossier illustre une faiblesse récurrente du contrôle européen : les procédures les plus sensibles ne se situent pas nécessairement dans les grands contrats d’État ou les investissements officiellement qualifiés de stratégiques. Elles passent aussi par le foncier local, les régimes de naturalisation et les relations de proximité. À Ljubljana comme à Belgrade, la question pertinente reste donc celle des pièces accessibles : motivation de la naturalisation, conditions détaillées de la vente et éventuels liens d’affaires entre les personnes concernées.

Ni Jure Janković ni Zoran Janković n’ont apporté de réponse publique aux demandes portant sur ces liens. Nikola Petrović a également refusé de commenter le sujet. En l’absence de ces explications, la citoyenneté serbe d’intérêt national accordée au fils du maire slovène demeure moins un fait isolé qu’un révélateur des zones grises créées par la rencontre entre pouvoir municipal, immobilier et réseaux présidentiels.

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