La mine de Panguna, un choix présidentiel sous alerte
Un gisement géant, une procédure écartée et un traitement médical pris en charge par un dirigeant minier : à Bougainville, la relance de Panguna concentre les fragilités d’un futur État.
À Bougainville, le sous-sol est devenu une question constitutionnelle. L’ancienne mine de cuivre et d’or de Panguna, fermée depuis la guerre civile de la fin des années 1980, pourrait contenir jusqu’à 160 milliards de dollars de ressources. Pour cette région autonome de Papouasie-Nouvelle-Guinée, la réouverture du site représente la principale perspective de recettes capables de financer un éventuel État indépendant.
Le choix du partenaire chargé de relancer le projet ne relève donc pas d’un simple contrat minier. Il touche à la capacité de Bougainville à contrôler ses revenus, à réparer les dommages environnementaux de l’exploitation passée et à convaincre Port Moresby que l’indépendance peut être viable.
En novembre dernier, le président Ishmael Toroama a pourtant annoncé un accord avec Lloyds Metals and Energy Ltd, une entreprise indienne cotée qui ne disposait pas, jusqu’ici, d’expérience comparable dans l’extraction industrielle du cuivre et de l’or. Cette décision a été prise après une démarche parallèle à la procédure officielle engagée par Bougainville Copper Ltd (BCL), la société minière majoritairement contrôlée par le gouvernement autonome.
Le dossier est d’autant plus sensible que Toroama cumule la présidence de Bougainville et le portefeuille des ressources minérales et de l’énergie. La concentration de ces compétences lui a permis de peser directement sur le choix du développeur, alors que BCL avait reçu mandat d’organiser la recherche d’un partenaire international.
La mine de Panguna et la procédure écartée
La sélection conduite par BCL avait duré environ dix mois. Plusieurs grands groupes miniers internationaux avaient manifesté leur intérêt, parmi lesquels le chinois CMOC et Zijin Mining, tous deux dotés d’une expérience dans le cuivre ou l’or. Lloyds avait d’abord intégré le processus et signé, en avril 2025, un accord de confidentialité lui donnant accès à des informations sur le projet.
La société indienne a ensuite développé un canal direct avec le président. Lors d’un déplacement en hélicoptère au-dessus du site, en juin 2025, son directeur général, Balasubramanian Prabhakaran, aurait discuté avec Toroama d’une reprise de l’exploitation par Lloyds. Cette démarche s’est poursuivie en dehors du cadre prévu par BCL, au moment où celle-ci comparait les capacités techniques et financières des candidats.
Dans une lettre confidentielle envoyée dix jours avant la signature du protocole d’accord, Melchior Togolo, alors président de BCL, a averti Toroama qu’un accord avec Lloyds risquait de discréditer la société auprès des autres prétendants. Les documents examinés dans le cadre de l’enquête attribuaient à Lloyds une capacité financière et technique nettement inférieure à celle de plusieurs concurrents.
BCL a finalement recommandé CMOC en décembre 2025. Le président n’a pas suivi cet avis et a officialisé Lloyds comme partenaire du gouvernement à la fin du mois de janvier. Le montage retenu est particulier : Lloyds ne prendrait pas de participation au capital et interviendrait comme opérateur contractuel. Ce schéma pourrait limiter son exposition financière, tout en lui donnant accès à la conduite opérationnelle d’un actif stratégique.
La mine de Panguna, entre faveur privée et intérêt public
Un autre élément fragilise la séparation entre décision publique et relation personnelle. Ishmael Toroama a déclaré que Prabhakaran avait proposé de faire soigner son épouse, Betty Toroama, en Inde pour une transplantation rénale. Le président affirme avoir accepté cette offre après plusieurs propositions et présente l’opération comme un arrangement privé, sans lien avec le projet minier.
Kabilan Natarajan, administrateur du centre indien où l’intervention a été réalisée, a toutefois indiqué que Lloyds avait réglé les frais de la transplantation ainsi que ceux d’une visite de suivi. Le traitement n’a pas été déclaré publiquement par le président au moment où les discussions sur Panguna se poursuivaient. Le directeur général de Lloyds et l’entreprise n’ont pas répondu aux demandes de commentaires.
Cette chronologie ne permet pas, à elle seule, d’établir une contrepartie juridique. Elle pose néanmoins une question institutionnelle précise : dans un territoire où le président contrôle à la fois l’exécutif et le secteur minier, quelles règles encadrent l’acceptation d’un avantage privé offert par le dirigeant d’une entreprise susceptible d’obtenir un marché public ou une concession ?
Le gouvernement autonome de Bougainville devra répondre à cette question s’il veut transformer la relance de Panguna en instrument de légitimation politique. La transparence de la procédure, la publication des contrats et l’identification des financeurs seront aussi importantes que la capacité technique de l’opérateur.
La mine de Panguna, un levier pour l’indépendance
En juin, le Parlement de Bougainville a modifié la loi minière afin de créer une voie dite « spéciale et exceptionnelle » permettant d’accélérer la relance du site. Dès le lendemain, une entreprise publique, Bougainville Minerals Ltd, a obtenu une licence pour Panguna. BCL, qui détenait jusque-là le rôle central dans le projet, a ainsi été écartée du nouveau dispositif.
Toroama justifie ce changement par la nécessité de faire avancer les études de faisabilité et les travaux préparatoires, tandis que BCL pourrait se concentrer sur les « questions héritées » de l’ancienne mine, notamment la pollution et les conséquences sociales de son exploitation. Mais la création d’un nouveau titulaire de licence ne règle pas le problème de la capacité industrielle. Elle déplace le centre de décision vers une structure publique dont la gouvernance et les conditions financières restent peu détaillées.
Panguna avait autrefois fourni environ 44 % des recettes d’exportation de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, avant que la guerre civile ne provoque sa fermeture. La mine de Panguna n’est donc pas seulement un actif prometteur : elle est aussi associée à un conflit qui a fait des milliers de victimes et à un passif environnemental encore non résolu.
La région a voté à une très large majorité en faveur de l’indépendance en 2019. Le Parlement de Papouasie-Nouvelle-Guinée doit désormais débattre de la suite à donner à ce résultat. Une accession à la souveraineté pourrait intervenir d’ici 2030, mais elle dépendra en partie de la capacité de Bougainville à démontrer que ses ressources peuvent être exploitées selon des règles crédibles.
Le choix de Lloyds engage ainsi plus qu’un développeur minier. Il peut déterminer qui contrôlera les revenus futurs, qui assumera les risques environnementaux et quel degré de dépendance financière pèsera sur le nouvel État. Dans ce contexte, contourner une sélection comparative et maintenir confidentielles les conditions d’un accord affaiblit précisément l’institution que le projet est censé financer.
