Édition · jeudi 17 septembre 2026 · N°160
Paris-Rome, la fabrique du savoir

Master de géopolitique : le pari de l’influence

En diversifiant ses activités, la revue cherche moins à suivre le marché de l’analyse internationale qu’à peser sur ceux qui le structurent. Formation, recherche et financement des contenus deviennent les trois leviers de cette stratégie.

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Master de géopolitique — une vue aérienne de la Seine présentant des bateaux et un pont à Paris, en France
Photo de Siddant Kanthi sur Pexels

Un média spécialisé peut-il devenir une infrastructure d’influence ? C’est l’enjeu de la nouvelle étape annoncée par la revue Conflits, qui ne se limite plus à faire évoluer sa formule éditoriale. Le projet associe désormais une formation diplômante, des chaires de recherche et une réorientation de la publication papier.

Le dispositif repose sur un master de géopolitique conduit entre Paris et Rome, en partenariat avec l’université LUMSA et l’ESJ Paris. La revue prévoit également de réunir des chercheurs, des directeurs de recherche, des chefs d’entreprise et des officiers autour de chaires thématiques. Le mouvement est significatif : il déplace le centre de gravité d’un acteur éditorial vers la formation des professionnels et la production d’une expertise susceptible d’être mobilisée par les administrations comme par les entreprises.

La dimension institutionnelle du partenariat romain n’est pas secondaire. L’université LUMSA, établissement d’enseignement supérieur situé à Rome, fournit au master de géopolitique un ancrage européen que ne donnerait pas une formation strictement nationale. La circulation entre Paris et Rome met en scène une ambition précise : faire de la méthode géopolitique française un objet de transmission au-delà du seul marché éditorial francophone.

Le master de géopolitique comme outil d’influence

La formation constitue le levier le plus durable de cette stratégie. Une revue agit sur l’opinion par ses articles et ses cartes ; un établissement de formation agit sur les trajectoires professionnelles de ses étudiants. Les diplômés rejoignent ensuite des cabinets, des entreprises, des administrations ou des organisations internationales. Ils emportent avec eux des grilles de lecture, des références et une manière de hiérarchiser les risques.

Le master de géopolitique annoncé ne relève donc pas uniquement de la diversification commerciale. Il peut aussi fonctionner comme un dispositif de constitution de réseau. La valeur produite ne se mesure pas seulement au nombre d’inscrits ou au montant des droits de scolarité, qui ne sont pas précisés. Elle se construit dans la relation entre enseignants, étudiants, chercheurs et employeurs, ainsi que dans la capacité à faire circuler des concepts entre le monde académique et les lieux de décision.

Cette articulation comporte une tension. La géopolitique revendiquée par la revue se veut une méthode d’analyse des espaces, des rapports de force et des représentations. Mais son déploiement dans les entreprises et les administrations l’expose à une demande d’expertise immédiatement opérationnelle. Le risque est alors de réduire la discipline à une boîte à outils destinée à sécuriser un investissement, une implantation ou une décision diplomatique. L’intérêt du projet dépendra de sa capacité à maintenir une distance critique tout en répondant à ces usages.

Des chaires entre recherche et réseaux de décision

La création de chaires élargit encore le périmètre. En rapprochant universitaires, militaires et dirigeants d’entreprise, le dispositif entend produire une recherche connectée aux réalités matérielles : chaînes de valeur, infrastructures, marchés, frontières et capacités industrielles. Cette hybridation peut corriger l’isolement fréquent des travaux académiques. Elle peut aussi rendre plus floue la frontière entre recherche, conseil et communication d’intérêts.

La question centrale sera celle de la gouvernance. Qui choisira les thèmes ? Qui financera les travaux ? Les partenaires privés disposeront-ils d’un droit de regard sur les publications ? Les chercheurs associés conserveront-ils la possibilité de contredire les hypothèses de départ ? La source ne détaille pas encore ces règles. Pourtant, ce sont elles qui détermineront si les chaires deviennent des espaces de recherche ou des vitrines d’influence.

Dans les secteurs stratégiques, la demande d’expertise est en forte croissance. Les entreprises cherchent à comprendre les sanctions, les dépendances industrielles et les rivalités technologiques. Les administrations doivent intégrer les effets géopolitiques des décisions budgétaires, énergétiques ou commerciales. Un master de géopolitique et des chaires capables de répondre à cette demande peuvent donc occuper une position convoitée dans la chaîne de production du savoir.

La revue papier recentrée sur la géoéconomie

Le repositionnement éditorial complète cette architecture. La revue papier doit désormais privilégier trois axes : la géoéconomie, les reportages et la cartographie. Ce choix revient à concentrer les ressources sur des formats qui nécessitent davantage de préparation qu’un commentaire quotidien : enquêtes de terrain, représentations graphiques des espaces et analyse des flux économiques.

La géoéconomie offre notamment un point de rencontre entre la puissance publique et les intérêts privés. Elle permet d’étudier les chaînes de valeur, les ressources, les infrastructures et les stratégies d’investissement comme des instruments de puissance. Le reportage apporte les faits observables sur le terrain ; la cartographie donne une forme lisible aux rapports de force. Ensemble, ces trois formats cherchent à différencier la publication dans un environnement saturé d’analyses instantanées.

Ce choix implique toutefois un arbitrage économique. Une production plus spécialisée demande des compétences, du temps et des moyens. La revue annonce une hausse de ses tarifs, restés inchangés depuis 2014, afin de financer son fonctionnement et son développement. Aucun montant ni calendrier détaillé n’est fourni. Le modèle repose donc principalement sur les lecteurs, les abonnés et les achats en kiosque, tandis que la formation et les chaires pourraient constituer de nouvelles sources de revenus et de visibilité.

La difficulté consiste à faire coexister plusieurs temporalités. Le média numérique répond à l’actualité quotidienne. Le magazine traite des dossiers plus lents. Le master de géopolitique s’inscrit dans des cycles de formation pluriannuels, et les chaires dans celui de la recherche. La solidité du projet dépendra de la capacité à articuler ces activités sans que la logique commerciale de l’une ne dégrade l’indépendance éditoriale des autres.

En choisissant Paris et Rome comme pôles, la revue fait enfin un pari sur l’espace européen de la connaissance. Il ne s’agit pas seulement de diffuser des contenus en français, mais de construire un réseau transnational reliant enseignement, recherche, expertise et publication. Dans un contexte où les écoles, les cabinets de conseil et les think tanks se disputent la définition des menaces et des priorités, le contrôle des lieux de formation devient une ressource de pouvoir à part entière.

La réussite de cette transformation ne se mesurera donc pas à la seule progression du nombre de supports. Elle se vérifiera dans la qualité des règles de financement, la diversité des partenaires et l’autonomie des travaux produits. C’est à cette condition que le master de géopolitique et les chaires pourront dépasser le statut d’extensions de marque pour devenir de véritables lieux de débat et de production intellectuelle.

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