Édition · jeudi 24 septembre 2026 · N°408
Des chaînes industrielles sans filet

Dépendance européenne à la Chine : les entreprises restent peu préparées

La guerre commerciale et technologique entre Washington et Pékin pèse déjà sur les opérations européennes. Mais la préparation des entreprises demeure en retrait des instruments que Bruxelles envisage pour sécuriser ses approvisionnements.

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Dépendance européenne à la Chine : les entreprises restent peu préparées

Les entreprises européennes ont tiré une première leçon de la guerre en Ukraine : un choc géopolitique peut interrompre des flux, renchérir une production ou rendre un marché inaccessible en quelques semaines. Elles n’en ont pas nécessairement tiré les conséquences opérationnelles pour l’Asie. C’est le principal enseignement d’une enquête conduite entre novembre 2025 et janvier 2026 auprès de 228 sociétés opérant en Europe.

Le résultat doit être lu avec prudence : la participation était volontaire et l’échantillon n’est pas statistiquement représentatif de l’ensemble du tissu productif européen. Il n’en dessine pas moins une tendance utile. Les dirigeants interrogés identifient les effets de la rivalité sino-américaine, mais une minorité seulement transforme ce diagnostic en contrats alternatifs, stocks de sécurité ou redéfinition de ses chaînes d’approvisionnement.

Cette inertie pose un problème collectif. Une entreprise peut juger trop coûteux de dupliquer ses fournisseurs ou d’immobiliser du capital dans des matières premières. À l’échelle du continent, l’addition de ces arbitrages privés entretient une exposition stratégique. La dépendance européenne à la Chine n’est donc pas seulement la somme de relations commerciales : elle concerne la capacité à maintenir une production industrielle lorsque Pékin, Washington ou une crise régionale modifient les règles d’accès au marché.

La dépendance européenne à la Chine face au risque de rupture

Selon l’enquête de la Bertelsmann Stiftung, réalisée avec le Mercator Institute for China Studies, Clingendael et le Finnish Institute of International Affairs, 81 % des répondants indiquent que la guerre russe contre l’Ukraine a affecté, ou devrait affecter, leur activité. Pourtant, seuls 10 % déclarent avoir pris des mesures concrètes en prévision d’une crise comparable autour de Taïwan. Près de six entreprises sur dix n’avaient ni préparé de réponse ni prévu de le faire.

Le même écart apparaît pour les achats en Chine. Seuls 24 % des groupes consultés envisagent de réduire leur recours aux fournisseurs chinois. Environ un tiers étudient la constitution de réserves stratégiques de matières premières critiques. Or les contrôles à l’exportation chinois, notamment sur certains produits liés aux terres rares, ont déjà montré qu’une dépendance européenne à la Chine pouvait devenir un levier de négociation ou de pression dans un différend commercial.

Le risque ne se limite pas aux métaux. Il recouvre les composants, les équipements de production, les produits chimiques, les aimants permanents et, plus largement, les maillons industriels pour lesquels un fournisseur dominant concentre la capacité mondiale. La substitution exige du temps : homologuer un nouveau fournisseur, adapter les procédés, vérifier la qualité et obtenir les autorisations réglementaires ne se décide pas au moment où les exportations sont suspendues.

Près d’un tiers des entreprises interrogées déclarent déjà subir des effets négatifs des restrictions commerciales et technologiques entre les États-Unis et la Chine. La proportion atteint environ la moitié parmi celles qui sont directement implantées en Chine. Ces sociétés sont prises entre des exigences réglementaires potentiellement contradictoires, les restrictions américaines sur certaines technologies et l’usage croissant, par Pékin, de contrôles à l’exportation ou de règles sur les données.

Bruxelles cherche un instrument là où le marché hésite

La Commission européenne prépare un dispositif destiné à diversifier les sources d’approvisionnement et à limiter les risques liés à un fournisseur unique. L’objectif est moins de rompre les échanges avec la Chine que de réduire la capacité d’un choc externe à paralyser une filière européenne. La Commission européenne rappelle que la Chine demeure un partenaire commercial majeur de l’Union, tout en étant un concurrent systémique dans plusieurs secteurs stratégiques.

Cette orientation intervient alors que le déficit commercial européen dans les biens avec la Chine atteint environ un milliard d’euros par jour, selon les ordres de grandeur avancés par la Commission. Ce solde ne mesure pas à lui seul une vulnérabilité : une importation peut être aisément remplacée, une autre non. Mais il signale l’ampleur des flux qui relient les chaînes de valeur européennes à la production chinoise.

Le commissaire européen au Commerce, Maroš Šefčovič, doit se rendre à Pékin en octobre. Des mesures européennes pourraient être examinées si les échanges n’aboutissent pas. L’enjeu est aussi procédural : les discussions sino-américaines sur les restrictions technologiques ou les contrôles à l’exportation se jouent d’abord entre les deux puissances. L’Union européenne risque d’en supporter les effets sans disposer d’une place équivalente dans la négociation.

Du « dérisquage » à la capacité de décision

La dépendance européenne à la Chine ne disparaîtra pas par décret. Diversifier suppose de financer des capacités hors de Chine, parfois plus coûteuses, et d’accepter que des stocks stratégiques réduisent à court terme la rentabilité des entreprises. Elle suppose également de distinguer les produits banals des intrants sans lesquels une chaîne entière s’arrête.

Pour les pouvoirs publics, l’instrument de diversification ne pourra produire d’effet que s’il s’articule à des informations partagées sur les fournisseurs critiques, à des règles de commande publique et à des financements compatibles avec le temps long industriel. Les entreprises, elles, conservent la connaissance fine de leurs nomenclatures et de leurs délais de substitution. C’est à cette jonction que se joue la dépendance européenne à la Chine : non dans l’affichage d’une autonomie totale, mais dans la faculté d’absorber une rupture sans abandonner sa capacité de production.

La prochaine crise ne ressemblera pas nécessairement à la précédente. Mais l’expérience ukrainienne a établi qu’un approvisionnement réputé stable peut devenir, en quelques jours, une question de souveraineté. La dépendance européenne à la Chine place désormais cette question au cœur de la politique industrielle et commerciale de l’Union.

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