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Veille La capitale reprise, l’État absent

Le retour à Khartoum, une reconquête sans services publics

Le pouvoir soudanais veut faire de Khartoum le signe visible d’un retour à l’ordre. Sur le terrain, la destruction urbaine et l’absence de services transforment ce pari politique en épreuve sociale.

Le retour à Khartoum, une reconquête sans services publics (image générée par IA)
Illustration générée par IA

Le retour à Khartoum est devenu un instrument de pouvoir autant qu’une réponse à l’épuisement des déplacés. Après la reconquête de la capitale par les Forces armées soudanaises, les autorités ont demandé aux administrations, aux fonctionnaires, aux étudiants et aux familles de réinvestir une ville vidée par deux années de combats. La reprise des vols intérieurs et le redémarrage partiel des services publics doivent matérialiser le rétablissement de l’État.

Cette stratégie se heurte toutefois à l’état réel de la capitale. Les quartiers résidentiels comme le centre-ville portent les traces des bombardements, des pillages et de l’abandon des réseaux. Eau, électricité, soins et approvisionnement alimentaire restent intermittents. Le mouvement de population, présenté comme une normalisation, expose ainsi des ménages déjà fragilisés à une ville dont les fonctions élémentaires ne sont pas garanties.

L’enjeu dépasse la seule reconstruction matérielle. Khartoum a longtemps concentré les institutions, les emplois publics, les universités et les fonctions financières d’un pays traversé par des conflits périphériques. Reprendre la capitale permet à l’armée de revendiquer une continuité étatique face aux Forces de soutien rapide (FSR), alors même que les affrontements se poursuivent dans d’autres régions du Soudan.

Le retour à Khartoum face au risque explosif

Le premier obstacle est sécuritaire. Des munitions non explosées et des engins dissimulés pendant les combats demeurent présents dans les habitations, les rues et les bâtiments publics. Selon les évaluations des Nations unies citées par les acteurs humanitaires sur place, seule une part infime de la superficie de Khartoum pourrait être considérée comme exempte de risque. Des enfants ont notamment été tués ou blessés par des explosions survenues après la fin des combats urbains les plus intenses.

Le déminage n’est pas une opération accessoire : il conditionne la réouverture des écoles, des marchés, des hôpitaux et des réseaux techniques. Les programmes des Nations unies consacrés aux explosifs rappellent que l’identification des zones contaminées, la destruction des munitions et la sensibilisation des habitants exigent du temps, des équipes formées et un accès sécurisé. La situation humanitaire nationale demeure suivie par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies, qui souligne l’ampleur des déplacements et des besoins de protection au Soudan.

Dans ce contexte, le retour à Khartoum ne correspond pas nécessairement à un choix durable. Une partie des familles revient faute de ressources pour prolonger son exil, notamment en Égypte, puis envisage de repartir lorsque l’accès à l’école, à un emploi ou à des soins devient impossible. La mobilité est donc devenue circulaire : on rentre pour préserver une activité ou un logement, puis l’on repart pour protéger les enfants ou suivre un traitement médical.

Des services essentiels encore désorganisés

La remise en marche des infrastructures constitue le second test. Les coupures d’électricité, parfois prolongées, empêchent la conservation de l’insuline et d’autres médicaments thermosensibles. Elles désorganisent aussi les petites activités commerciales, la distribution d’eau et le fonctionnement des équipements hospitaliers. Dans les pharmacies, la rareté de certains traitements et la volatilité des prix transfèrent une part croissante du coût des soins vers les ménages.

Des établissements de santé ont rouvert grâce aux initiatives de personnels locaux et d’organisations de secours. Mais une structure remise en état ne garantit ni l’approvisionnement régulier en médicaments, ni la disponibilité des spécialistes, ni la continuité énergétique. Pour les personnes âgées et les malades chroniques, cette différence décide souvent du maintien ou non dans la capitale.

Le même mécanisme touche l’enseignement supérieur. L’arrêt de certains dispositifs à distance et l’incitation au retour des étudiants visent à restaurer une activité universitaire visible. Pourtant, les déplacements des enseignants, l’état des bâtiments et l’incertitude sécuritaire limitent la portée de cette reprise. Réinstaller une administration ne suffit pas à reconstituer les capacités humaines et matérielles qui font fonctionner une capitale.

Faire de la capitale une preuve de légitimité

Le retour à Khartoum revêt donc une fonction politique précise : démontrer que les institutions contrôlées par l’armée disposent à nouveau d’un territoire administrable. La présence de ministères, de fonctionnaires et d’écoles ouvertes crée une image de continuité, utile dans la rivalité avec les FSR comme dans les échanges avec les partenaires étrangers et les organisations internationales.

Mais cette démonstration comporte un risque. Si les habitants reviennent sans protection contre les explosifs, sans eau régulière ni accès abordable aux médicaments, l’État rend visible sa présence administrative tout en révélant ses limites opérationnelles. La reconstruction devient alors un test de crédibilité, pas seulement un chantier urbain.

Le retour à Khartoum ne pourra se stabiliser que si le pouvoir transforme la reprise militaire en capacités civiles : sécurisation des quartiers, réhabilitation des réseaux, financement des hôpitaux et réouverture effective des écoles. À défaut, la capitale demeurera un symbole disputé, où le retour des populations sert d’abord à attester d’une autorité que les conditions de vie ne suffisent pas encore à établir.

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