Aux îles Salomon, la police vise une journaliste
Une perquisition menée avec un mandat au mauvais nom met en lumière la fragilité des protections accordées aux journalistes aux îles Salomon. L’affaire intervient dans un contexte où la presse d’enquête dérange l’appareil sécuritaire.
À Honiara, la police des îles Salomon a interrogé la journaliste Gina Maka’a et fouillé son bureau pour retrouver le document à l’origine d’une enquête publiée l’an dernier. Les agents cherchaient également à savoir qui lui avait transmis cette pièce confidentielle. La journaliste a refusé de révéler l’identité de sa source.
La perquisition d’une journaliste s’est déroulée alors que le mandat présenté par les policiers comportait le nom d’une autre personne, celui de l’ancienne dirigeante de l’association locale de la presse, Georgina Kekea. Le document mentionnait aussi une organisation et une adresse qui ne correspondaient pas au lieu fouillé. Malgré ces erreurs, les agents ont poursuivi leur intervention.
L’épisode ne relève donc pas seulement d’un différend entre la police et une professionnelle des médias. Il pose une question plus précise : jusqu’où un appareil d’enquête peut-il aller pour remonter à une source lorsque le support recherché est lié à une investigation d’intérêt public ?
Une perquisition d’une journaliste liée à un dossier fiscal
Le document recherché avait été utilisé dans un article consacré à un écart fiscal évalué à 10 milliards de dollars autour de la Solomon Islands Tobacco Company, filiale de British American Tobacco. Des auditeurs avaient soulevé des interrogations sur cette évaluation. La pièce constituait l’un des éléments documentaires de l’enquête.
Gina Maka’a avait d’abord été contactée par téléphone par un agent de la Royal Solomon Islands Police Force, qui lui avait demandé de remettre l’original papier. Lorsqu’elle a expliqué ne plus le détenir, les policiers lui ont demandé de désigner la personne qui le lui avait fourni. Elle a refusé, invoquant l’engagement pris auprès de sa source.
Après la fouille, la journaliste a été conduite au quartier général de la police afin de faire une déposition. Elle s’est ensuite opposée à une tentative de saisie de son téléphone et de son ordinateur portable. La distinction est importante : l’intervention ne portait plus seulement sur un document précis, mais pouvait potentiellement donner accès à l’ensemble de ses échanges, de ses notes et de ses contacts.
La police n’a pas répondu aux questions détaillées qui lui ont été adressées. Desmond Rave, son porte-parole, a toutefois indiqué qu’un mandat avait été exécuté dans le cadre d’une enquête en cours et que le dossier se trouvait désormais entre les mains du directeur des poursuites publiques pour avis juridique. La Royal Solomon Islands Police Force présente ainsi l’affaire comme une procédure pénale en cours, et non comme une mesure visant la presse en tant que telle.
La protection des sources au cœur du rapport de force
La perquisition d’une journaliste prend une autre portée au regard des enquêtes récentes du même centre local. Deux mois auparavant, un travail d’investigation avait contribué à la suspension d’Ian Vaevaso, alors chef de la police des îles Salomon. La journaliste avait également suivi les interrogations sur un possible conflit d’intérêts concernant un membre du tribunal chargé d’examiner cette suspension.
Cette chronologie ne permet pas d’attribuer une intention aux enquêteurs. Elle établit en revanche que la journaliste intervenait sur des dossiers touchant directement la police, la fiscalité et le fonctionnement de l’État. Dans un petit système institutionnel, où les responsables publics et les acteurs économiques se connaissent souvent directement, la recherche d’une source peut rapidement devenir un moyen de pression sur toute une chaîne de lanceurs d’alerte.
Le rédacteur en chef du centre d’enquête auquel appartient Gina Maka’a a estimé que l’obligation faite aux journalistes de dévoiler leurs sources risquait d’étouffer les investigations légitimes. Il a simultanément reconnu la compétence de la police pour rechercher les auteurs d’infractions, tout en rappelant que cette compétence devait s’exercer dans le respect des garanties constitutionnelles accordées aux médias.
La perquisition d’une journaliste révèle ici une asymétrie classique. La police dispose de la contrainte, du mandat et de l’accès aux équipements numériques. Le journaliste, lui, ne protège pas seulement un papier : il protège la possibilité, pour un agent public ou un salarié, de transmettre une information sans s’exposer immédiatement à des représailles.
Pour l’instant, le dossier a été transmis au directeur des poursuites publiques. Cet examen devra notamment éclaircir la validité du mandat, la portée exacte de la fouille et la justification d’une éventuelle demande d’accès aux appareils électroniques. Ces éléments détermineront si l’erreur de nom et d’adresse constitue une irrégularité procédurale sans effet ou le signe d’une intervention insuffisamment encadrée.
Dans les îles Salomon, la question dépasse donc le sort individuel de Gina Maka’a. Elle concerne la capacité d’un État insulaire du Pacifique à enquêter sur ses propres institutions sans neutraliser les intermédiaires qui rendent ces enquêtes possibles. La réponse ne se mesurera pas au communiqué de la police, mais à la manière dont les autorités judiciaires traiteront la protection des sources et les limites de la saisie numérique.
