Veille L'usure économique derrière les frappes
Les frappes sur les infrastructures ukrainiennes visent aussi la capacité de soutien européenne
Les frappes russes ne détruisent pas seulement des bâtiments. Lorsqu’elles atteignent les lieux de travail et de distribution, elles fragilisent les fonctions économiques dont dépend la résistance ukrainienne.
Une ville peut rester sous contrôle ukrainien tout en devenant plus difficile à habiter, à approvisionner et à faire fonctionner. En septembre 2026, l’intensification des attaques russes contre les zones urbaines replace cette dimension économique au cœur de la guerre. Les victimes civiles en sont le premier indicateur. Les dommages aux commerces, aux entrepôts et aux transports en sont un autre, moins immédiatement mesurable.
Du 1er au 24 septembre, la mission de surveillance des droits de l’homme des Nations unies en Ukraine a recensé au moins 200 civils tués et 1 234 blessés. Selon son communiqué du 24 septembre 2026, des attaques ont touché Kiev pendant seize des vingt-quatre premiers jours du mois. Ce bilan couvre une période incomplète : il ne peut pas être présenté comme celui de l’ensemble de septembre.
La hausse s’inscrit dans une tendance plus longue. Pour les huit premiers mois de 2026, la même mission de l’ONU dénombre 2 222 civils tués et 13 058 blessés, soit 55 % de victimes de plus que sur la période correspondante de 2025. Les missiles et les drones à longue portée représentent 47 % des victimes enregistrées. Ces chiffres décrivent les conséquences humaines des attaques ; ils ne suffisent pas, à eux seuls, à établir l’intention derrière chaque frappe.
Le coût des frappes sur les infrastructures
Les frappes sur les infrastructures produisent des effets qui dépassent le site atteint. Un entrepôt détruit interrompt des livraisons ; une station-service indisponible complique les déplacements ; l’atteinte à une installation ferroviaire peut perturber à la fois les trajets civils et le transport de marchandises. La remise en état exige ensuite des matériaux, du personnel et des capacités de protection qui ne sont plus disponibles ailleurs.
Autour de Kiev, les lieux de stockage, les commerces et les stations-service figurent parmi les sites touchés par les attaques décrites en septembre. Des ouvriers et des cheminots comptent parmi les victimes civiles signalées. Il faut distinguer ces constats de l’affirmation selon laquelle chaque installation aurait été choisie pour sa seule fonction économique : les informations disponibles ne permettent pas d’attribuer un objectif précis à toutes les frappes.
L’ampleur des moyens engagés éclaire néanmoins la pression exercée sur le territoire. Volodymyr Zelensky a déclaré que la Russie avait lancé, en une semaine, plus de 2 200 drones, 1 630 bombes planantes et 38 missiles. Il s’agit d’un décompte communiqué par la présidence ukrainienne, non d’un bilan indépendant des impacts. Les bombes planantes ne présentent pas la même portée ni les mêmes usages que les drones ou les missiles ; les additionner ne dirait donc rien, à lui seul, de l’efficacité des attaques.
Une logique d’usure, pas une doctrine officielle démontrée
La chaîne militaire russe Rybar défend une lecture explicitement économique de cette campagne : dégrader suffisamment les villes ukrainiennes pour rendre leur fonctionnement et leur reconstruction plus coûteux. Cet argument renseigne sur la manière dont une partie des commentateurs proches de la guerre présente les frappes. Il ne constitue ni une preuve des ordres donnés aux forces russes ni une estimation vérifiée du coût futur pour les soutiens de l’Ukraine.
Le mécanisme avancé mérite toutefois d’être examiné. Les frappes sur les infrastructures peuvent imposer deux dépenses successives : réparer dans l’urgence pour maintenir un service, puis reconstruire durablement un équipement exposé à une nouvelle attaque. Pour une entreprise, l’incertitude peut retarder une réouverture ou un investissement avant même que tous les dommages soient chiffrés. Pour les autorités ukrainiennes, elle accroît la difficulté de planifier les dépenses publiques.
C’est à ce stade que le rapport de force dépasse l’Ukraine. Si des capacités économiques locales cessent de fonctionner, le soutien extérieur doit contribuer non seulement à la défense du pays, mais aussi au maintien de services et à leur remise en état. Les États européens sont concernés par cette équation, sans que les bilans de victimes de l’ONU permettent de calculer une facture européenne ou de prédire l’issue des débats budgétaires.
Les frappes sur les infrastructures ne remplacent pas la bataille territoriale : elles ouvrent un autre calendrier. Une ligne de front peut peu bouger tandis que les besoins de réparation se renouvellent dans les villes. Mesurer cette usure suppose désormais de suivre, à côté des pertes civiles, la durée d’interruption des activités, le rythme des réparations et les moyens nécessaires pour empêcher que les mêmes sites soient détruits à nouveau.



