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Veille La dette sous contrainte extérieure

Mario Draghi fait de la croissance européenne une condition d’indépendance

La séparation entre monnaie et budgets ne suffit pas à protéger l'Europe. À Zurich, Mario Draghi replace la taille des marchés et les capacités technologiques au cœur de la soutenabilité des dettes publiques.

Croissance en Europe — mario Draghi fait de la croissance européenne une condition d'indépendance (image générée par IA)
Illustration générée par IA

Les États européens peuvent contrôler leurs dépenses sans maîtriser toutes les conditions de leur financement. C’est le déplacement du rapport de force décrit par Mario Draghi dans une conférence donnée à l’École polytechnique fédérale de Zurich, à l’invitation de la Banque nationale suisse. Lorsque les taux subissent l’influence des marchés mondiaux tandis que la production progresse lentement, la discipline budgétaire ne garantit plus, à elle seule, une trajectoire de dette soutenable.

L’ancien président de la BCE en tire une conséquence institutionnelle : les gouvernements et les législateurs doivent prendre en charge les conditions de la croissance, plutôt que compter sur la politique monétaire pour compenser durablement leurs insuffisances. Achever le marché unique, faciliter la circulation des capitaux et construire des capacités technologiques communes relèvent, dans ce raisonnement, de la protection du cadre monétaire européen.

La croissance en Europe devient ainsi un enjeu de répartition des responsabilités. La BCE reste chargée de la stabilité des prix. Les autorités politiques doivent permettre aux entreprises d’investir et de changer d’échelle. Ce partage compte directement pour la France : le coût du financement public et les marges disponibles pour investir dépendent aussi de la progression de l’activité, pas seulement des arbitrages annuels sur les dépenses.

La croissance en Europe, variable décisive de la dette

Le mécanisme central tient à l’écart entre le taux d’intérêt payé sur la dette et le taux de croissance de l’économie. À périmètre comparable, lorsque le premier dépasse le second, le poids de la dette tend à augmenter, sauf si un excédent budgétaire primaire vient compenser cet effet. Cet excédent correspond au solde des recettes et des dépenses hors intérêts.

Il faut distinguer ici les taux proposés pour les nouveaux emprunts du coût moyen de l’ensemble de la dette. Une hausse de marché se transmet progressivement à la charge d’intérêts, à mesure que les titres anciens sont refinancés. De même, l’analyse du ratio dette sur PIB suppose de comparer des grandeurs cohérentes, notamment le coût nominal de la dette et la croissance nominale de l’économie.

Une économie peu dynamique doit donc fournir un effort budgétaire plus important pour stabiliser son endettement. Si cet effort devient politiquement difficile, la pression peut se reporter sur la banque centrale : les gouvernements ont intérêt à obtenir des conditions monétaires plus favorables, même lorsque celles-ci ne correspondent pas aux besoins de stabilité des prix.

Ce risque explique la séparation inscrite dans les traités. L’article 123 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne interdit notamment à la BCE et aux banques centrales nationales d’accorder des crédits aux administrations publiques et d’acheter directement leurs instruments de dette. L’article 127 fixe la stabilité des prix comme objectif principal du Système européen de banques centrales. Il prévoit aussi, sans préjudice de cet objectif, le soutien aux politiques économiques générales de l’Union.

Des taux mondiaux, des gains de productivité inégalement répartis

Mario Draghi considère que l’environnement extérieur rend ce partage plus exigeant. Les conditions financières américaines et les besoins d’investissement liés à l’intelligence artificielle influencent le coût mondial du capital. L’Europe peut subir cette pression sans bénéficier dans les mêmes proportions des gains d’activité associés.

Cette lecture ne signifie pas que les taux européens seraient intégralement fixés aux États-Unis. La BCE conserve ses instruments, et les conditions d’emprunt d’un État dépendent aussi de sa situation budgétaire et du risque perçu par les investisseurs. Elle souligne plutôt une asymétrie : les capitaux circulent plus facilement que les gains de productivité. Une hausse du rendement demandé peut se diffuser entre marchés, tandis que les bénéfices industriels se concentrent là où se trouvent les entreprises, les infrastructures et les compétences.

Dans les années 2010, rappelle Draghi, l’action de la BCE a contribué à rendre plus favorable la relation entre coût de la dette et activité. Il juge toutefois impossible d’en faire un dispositif permanent de soutien à la croissance en Europe. Une banque centrale peut agir sur les conditions de financement ; elle ne peut ni supprimer les obstacles entre marchés nationaux ni créer, par une décision de taux, une capacité industrielle manquante.

Le marché unique comme infrastructure de puissance

La réponse proposée porte d’abord sur la taille effective des marchés. Selon Draghi, les entreprises européennes restent trop dépendantes des limites de leur économie d’origine. Pour les activités nécessitant de lourds investissements initiaux, cette fragmentation réduit les possibilités d’expansion et rend plus difficile l’amortissement des dépenses de recherche ou d’infrastructure.

L’intégration ne consiste donc pas seulement à autoriser les échanges. Elle doit permettre à une entreprise de trouver des clients, des financements et des débouchés à l’échelle de l’Union. C’est le rôle que Draghi assigne à l’achèvement du marché unique et à l’union des marchés des capitaux. Des réformes nationales peuvent améliorer les conditions locales d’investissement ; elles ne fournissent pas seules un marché continental.

Le calcul destiné à l’intelligence artificielle illustre cette contrainte physique. Draghi évoque un effort mutualisé d’environ 100 milliards d’euros pour ces capacités. Il s’agit d’un ordre de grandeur avancé dans son intervention, non d’un budget adopté. Les éléments disponibles ne précisent ni l’échéancier, ni la répartition entre financements publics et privés, ni l’autorité qui contrôlerait les dépenses. Ce montant ne permet donc pas, à lui seul, d’évaluer la faisabilité du projet.

L’enjeu est néanmoins concret : disposer de capacités de calcul accessibles aux entreprises et à la recherche, plutôt que laisser chaque marché national porter séparément les coûts d’infrastructures exigeantes. La mutualisation soulève alors des décisions de pouvoir : localisation des équipements, conditions d’accès, financement et gouvernance.

Le programme de Draghi déplace ainsi le débat sur la croissance en Europe du seul réglage budgétaire vers l’organisation du système productif. Sa mise en œuvre dépendrait de décisions législatives, financières et industrielles que la BCE ne peut prendre. La solidité de l’euro se joue aussi dans cette capacité des États à organiser ensemble les investissements dont dépend leur future base fiscale.

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