Veille Berlin, la continuité sous pression
En Allemagne, l’aide militaire à l’Ukraine devient un test pour Merz
La capacité de Berlin à soutenir Kyiv se joue aussi dans les urnes allemandes. Affaibli dans son camp, Friedrich Merz présente désormais cet engagement comme une protection directe du territoire national.
Le soutien allemand à Kyiv dépend de deux formes de continuité : celle des livraisons militaires et celle de la majorité politique qui les autorise. La progression de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), favorable à l’arrêt de ce soutien et au rétablissement des relations économiques avec Moscou, met la seconde sous pression. Pour les partenaires européens, le risque tient moins à une déclaration isolée qu’à la fragilisation durable d’un contributeur majeur à la défense ukrainienne.
Lors d’une cérémonie à Münster consacrée à la remise du prix de la paix de Westphalie à l’OTAN, Friedrich Merz a cherché à dissocier ses difficultés intérieures de la politique extérieure de son gouvernement. Le chancelier a confirmé que l’Ukraine pourrait compter sur l’Allemagne pour traverser l’hiver. Il a surtout présenté la poursuite de cet engagement comme un instrument de sécurité pour les Allemands eux-mêmes.
Son raisonnement repose sur une menace explicitement formulée : si la Russie n’est pas contenue en Ukraine, elle pourrait ensuite s’en prendre aux membres de l’Alliance atlantique. Il s’agit d’un avertissement politique du chancelier, non de l’annonce d’une attaque imminente. Ce cadrage transforme l’aide militaire à l’Ukraine en investissement dans la protection du territoire allemand, plutôt qu’en effort destiné à un partenaire extérieur.
L’aide militaire à l’Ukraine face au rapport de force électoral
La prise de parole intervient après des succès régionaux de l’AfD dans l’ancienne Allemagne de l’Est et des revers importants pour l’Union chrétienne-démocrate (CDU). Ces résultats ont nourri des interrogations internes sur le maintien de Friedrich Merz à la tête du gouvernement. Ils rendent plus difficile la présentation du soutien à Kyiv comme une politique durablement soustraite à la compétition électorale.
L’AfD propose une orientation différente : mettre fin au soutien militaire et renouer des relations économiques et énergétiques avec la Russie. Le désaccord porte donc sur davantage qu’un calendrier de livraisons. Il concerne le choix des dépendances que l’Allemagne accepte, la place de la Russie dans son économie et le rôle de Berlin dans la sécurité européenne.
Une progression électorale ne suffit toutefois pas, à elle seule, à modifier la politique de l’État. Elle change les contraintes qui pèsent sur les responsables au pouvoir. Le gouvernement doit préserver sa capacité à faire adopter ses choix budgétaires, tandis que les partis qui le soutiennent évaluent leur coût électoral. C’est par ces arbitrages que la contestation politique peut affecter la continuité d’un engagement militaire.
Pour Kyiv, cette continuité compte autant que l’annonce d’un soutien. Une armée doit pouvoir anticiper ses équipements, leur entretien et leur renouvellement. Pour les autres capitales européennes, une inflexion allemande poserait la question du partage de l’effort : maintenir le même niveau collectif supposerait de trouver ailleurs les ressources et les capacités devenues indisponibles.
Un engagement de défense qui dépasse les livraisons
À Münster, Hendrik Wüst, ministre-président de Rhénanie-du-Nord-Westphalie et figure de la CDU régulièrement présentée comme une alternative possible au chancelier, a publiquement salué sa conduite. Son soutien a donné une image de cohésion au moment où l’autorité de Friedrich Merz est discutée. Il ne règle pas pour autant les désaccords ni les difficultés électorales du parti.
Hendrik Wüst a notamment mis en avant l’engagement allemand en faveur de l’objectif de dépenses adopté par l’OTAN au sommet de La Haye en 2025. Cet objectif prévoit de porter les dépenses annuelles de défense et de sécurité à 5 % du produit intérieur brut d’ici à 2035. Il distingue au moins 3,5 % consacrés aux besoins militaires fondamentaux et jusqu’à 1,5 % pour des dépenses liées notamment aux infrastructures, à la résilience et à la sécurité.
Ce seuil n’est ni un budget déjà dépensé ni une enveloppe réservée à Kyiv. Il exprime un engagement de long terme, dont la traduction dépend des budgets nationaux. Le soutien à l’Ukraine et le renforcement des capacités allemandes relèvent ainsi de décisions distinctes, même si le chancelier les inscrit dans une même logique de dissuasion.
L’aide militaire à l’Ukraine se trouve au croisement de ces deux temporalités. Les besoins ukrainiens sont immédiats. Les capacités européennes, elles, se construisent sur plusieurs années, à travers les commandes, la production et la préparation des forces. La promesse politique doit donc pouvoir résister aux changements de conjoncture intérieure pour devenir une capacité réellement disponible.
La Russie au centre de la confrontation politique
Friedrich Merz a également accusé l’AfD de relayer des messages favorables à Moscou, dans un contexte d’attaques hybrides et de campagnes de désinformation qu’il attribue à la Russie. Ces accusations doivent rester distinguées des positions publiques du parti sur les relations avec Moscou. Le discours du chancelier ne constitue pas, à lui seul, une démonstration de liens opérationnels entre l’AfD et les autorités russes.
La confrontation politique est néanmoins explicite. Le gouvernement présente la résistance ukrainienne comme une composante de la défense européenne. L’AfD défend une rupture avec cette politique et une reprise des échanges avec la Russie. Ces orientations conduiraient à des répartitions différentes des dépenses, des risques et des dépendances économiques.
Pour la France et les autres partenaires de Berlin, la solidité de l’aide militaire à l’Ukraine ne se mesurera donc pas seulement aux assurances données à Münster. Elle se vérifiera dans les crédits adoptés, les commandes exécutées et les livraisons maintenues. Le discours de Friedrich Merz vise à préserver cette trajectoire. Sa capacité à la tenir dépendra de la cohésion politique nécessaire pour financer un engagement qui dépasse largement une échéance électorale.



