Édition · jeudi 17 septembre 2026 · N°160
Astana, le pluralisme sous pression

Au Kazakhstan, le nouveau Parlement réduit l’espace critique

La réforme constitutionnelle devait renouveler les institutions kazakhes. Elle redessine surtout un espace politique où la compétition électorale progresse moins vite que le contrôle de l’information.

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Élection au Kazakhstan — des immeubles d'appartements contemporains le long d'un canal serein à Saint-Pétersbourg, Russie
Photo de cottonbro studio sur Pexels

L’élection au Kazakhstan a installé un nouveau Parlement, mais elle n’a pas ouvert de véritable incertitude politique. Le parti Adilet, créé dans le sillage du pouvoir présidentiel, a obtenu 71,17 % des suffrages, soit environ 6,5 millions de voix, d’après les résultats publiés par la Commission électorale centrale du Kazakhstan. La participation annoncée atteint 74 %.

Le scrutin marque la première mise à l’épreuve d’une réforme constitutionnelle portée par Kassym-Jomart Tokaïev. L’ancien Parlement bicaméral a été remplacé par un Kurultai monocaméral de 145 sièges, élu intégralement à la proportionnelle sur listes de partis. Quatre autres formations ont franchi le seuil de 5 %. Mais les observateurs internationaux n’ont identifié, parmi les sept partis en lice, aucune force clairement opposée aux orientations du président.

Le changement institutionnel ne se mesure donc pas seulement au nombre de chambres ou au mode de scrutin. Il déplace le centre de gravité du système : les électeurs ne choisissent plus directement une partie des députés et la concurrence est organisée entre formations qui ne remettent pas en cause la trajectoire présidentielle.

Les résultats officiels de la Commission électorale centrale du Kazakhstan donnent la mesure de cette recomposition. Ils renseignent sur la distribution des sièges et la participation, mais pas sur les conditions dans lesquelles les voix critiques ont pu s’exprimer.

Élection au Kazakhstan : le contrôle de l’information avant le vote

Pour Adil Soz, organisation kazakhe de défense des droits humains, le scrutin s’est déroulé dans un paysage médiatique déjà fortement resserré. Sa dirigeante, Nazira Darimbet, estime que les journalistes indépendants les plus visibles avaient été neutralisés avant même l’ouverture des bureaux de vote. Le résultat est une campagne peu documentée, où l’absence d’incidents rapportés peut aussi traduire l’absence de moyens pour les rendre publics.

La séquence judiciaire qui a précédé le scrutin illustre ce mécanisme. Cinq jours avant le vote, Gulnara Bazhkenova, ancienne rédactrice en chef du média Orda, a été condamnée à huit ans de prison pour détournement de fonds, activités commerciales illégales et diffusion de fausses informations. L’exécution de la peine a été différée de deux ans en raison de la présence d’un enfant mineur. Bazhkenova conteste les accusations. Elle a également été privée du droit d’exercer le journalisme ou de diriger une entreprise pendant cinq ans.

Le dossier ne constitue pas, à lui seul, une preuve d’une politique coordonnée. Il prend toutefois place dans une série de procédures visant des figures médiatiques ou des commentateurs critiques. Azamat Omarov, journaliste et observateur politique, a été arrêté en juillet pour des faits présumés d’incitation à la discorde sociale, nationale, raciale ou religieuse. Il avait publié une vidéo satirique sur la Constitution et les élections, ainsi que des commentaires visant les autorités et le président. Sa chaîne YouTube n’est plus accessible.

Les restrictions ne se limitent pas aux tribunaux. Les journalistes Lukpan Akhmedyarov et Dinara Yegeubayeva ont été interdits de sortie du territoire. Akhmedyarov est poursuivi pour diffusion de fausses informations après avoir relayé des éléments provenant d’un site officiel ukrainien sur la présence de citoyens kazakhs combattant en Ukraine du côté russe. Dans le cas de Yegeubayeva, une procédure a été ouverte après un accident de circulation, le cycliste impliqué réclamant environ 6 400 dollars de dommages.

Élection au Kazakhstan : la pression devient numérique

Le contrôle passe aussi par les plateformes en ligne. Diana Okremova, qui dirige le Legal Media Center, affirme que des comptes de militants et de journalistes ont été bloqués ou rendus indisponibles. Son propre profil Facebook a été suspendu pour atteinte présumée au droit d’auteur après la publication d’informations sur une procédure d’accès aux documents engagée contre le ministère de la Culture.

Cette dimension numérique est déterminante dans un pays où les réseaux sociaux ont longtemps constitué l’un des rares espaces de discussion politique hors des médias proches du pouvoir. En réduisant la portée des comptes, en multipliant les motifs administratifs ou judiciaires et en maintenant une incertitude sur les règles applicables, les autorités n’ont pas besoin d’interdire uniformément la parole critique. Il suffit de rendre son coût imprévisible.

Adil Soz et le Legal Media Center décrivent ainsi un effet de refroidissement : les journalistes ajustent leurs sujets, les militants renoncent à documenter les irrégularités et les citoyens disposent de moins de sources indépendantes pour comparer les déclarations officielles. La restriction devient alors préventive. Elle agit avant la publication, par la perspective d’une sanction ou d’un blocage.

Un Parlement neuf, un calendrier présidentiel intact

La réforme qui a produit ce nouveau Kurultai a également modifié le calendrier présidentiel. Le mandat actuel de Tokaïev a été réinitialisé, ce qui lui permettrait de se représenter en 2029 pour un nouveau mandat de sept ans. Le président a déclaré qu’il était trop tôt pour dire s’il serait candidat.

Cette possibilité donne au scrutin parlementaire une portée qui dépasse la composition immédiate des 145 sièges. Un Parlement monocaméral, élu sur listes et dominé par des formations favorables au chef de l’État, réduit les points institutionnels susceptibles de ralentir l’exécutif. En échange, le pouvoir peut présenter la réforme comme un renouvellement : nouveaux partis, nouveaux visages, nouvelle architecture constitutionnelle.

L’élection au Kazakhstan révèle donc moins une rupture qu’une consolidation par réagencement. Le pouvoir présidentiel ne supprime pas l’élection ; il en maîtrise les paramètres essentiels, du format des institutions à l’accès au débat public. Pour les journalistes indépendants, la question n’est plus seulement de pouvoir publier. Elle est de savoir si leur travail peut encore atteindre un public, produire une contradiction et peser sur les décisions.

La prochaine échéance présidentielle, si Tokaïev confirme sa candidature, permettra de mesurer la solidité de ce dispositif. D’ici là, le nouveau Parlement fournira au pouvoir une légitimité électorale renouvelée, tandis que la réduction de l’espace critique rendra plus difficile toute évaluation indépendante de cette légitimité.

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