Veille Le marché unique comme levier
Paris et Berlin veulent réduire les verrous européens sur les restrictions commerciales
L'initiative franco-allemande ne porte pas seulement sur de nouvelles barrières commerciales. Elle déplacerait vers la Commission européenne le pouvoir de décider quand fermer l'accès au marché unique.
L’accès au marché unique deviendrait un levier plus directement mobilisable dans les confrontations commerciales. Emmanuel Macron et Friedrich Merz demandent à la Commission européenne de pouvoir restreindre plus rapidement les importations provenant de pays dont les pratiques provoquent des distorsions graves et systématiques. Leur proposition modifierait autant les moyens de protection disponibles que la répartition du pouvoir entre les institutions européennes.
Dans une lettre commune accompagnée d’un document de position, le président français et le chancelier allemand jugent insuffisants les instruments actuels. Ils souhaitent permettre des restrictions allant jusqu’à l’interruption des importations concernées. Mais leur initiative reste une demande politique : aucun nouveau pouvoir de blocage commercial n’est, à ce stade, entré en vigueur.
Le changement central concerne la procédure. Les mesures de la Commission seraient maintenues sauf si une majorité qualifiée d’États membres se formait pour les bloquer. Cette logique de majorité qualifiée inversée déplacerait la charge de constituer une coalition : elle pèserait sur les opposants à l’intervention, plutôt que sur ses partisans. La défense commerciale européenne gagnerait ainsi en capacité d’action, au prix d’un contrôle préalable moins contraignant des capitales.
La défense commerciale européenne face au verrou des États
Le dispositif existant contre la coercition économique illustre le compromis que Paris et Berlin veulent revoir. Le règlement européen 2023/2675 organise une réponse aux pressions exercées par un pays tiers pour obtenir une modification des choix de l’Union ou d’un État membre. Il ne constitue donc pas un mécanisme général contre toute concurrence étrangère jugée dommageable.
La Commission examine d’abord la situation. Le Conseil de l’Union européenne intervient ensuite pour déterminer l’existence d’une coercition économique, sur proposition de la Commission et à la majorité qualifiée. Le règlement prévoit également une recherche de résolution du différend avant le recours aux mesures de réponse. Ce séquençage encadre l’intervention, mais impose plusieurs étapes entre la constatation d’une pression et une restriction effective.
L’initiative franco-allemande vise à réduire cette dépendance à une coalition favorable des gouvernements. Une abstention ou une hésitation nationale ne produirait plus le même effet politique : pour empêcher une mesure, les États opposés devraient rassembler suffisamment de partenaires. La question n’est donc pas seulement de disposer d’un outil supplémentaire, mais de décider qui peut en autoriser ou en empêcher l’usage.
La présidence française évoque les procédures antidumping comme référence pour une intervention plus rapide de la Commission. Les modalités exactes restent toutefois à construire. Une majorité qualifiée inversée ne signifie ni disparition du Conseil ni liberté d’action sans règles : le futur texte devrait préciser les critères d’intervention, les possibilités d’opposition et les garanties applicables.
Un champ plus large que la coercition économique
Le document franco-allemand ne désigne pas explicitement la Chine. Il intervient néanmoins dans un contexte de négociations commerciales avec Pékin, conduites côté européen par le commissaire chargé du commerce, Maroš Šefčovič. Les surcapacités chinoises et leurs effets sur l’industrie européenne constituent un arrière-plan majeur de cette initiative.
Une différence juridique sépare les deux approches. La coercition économique suppose une pression destinée à infléchir une décision publique. Des distorsions de concurrence peuvent, elles, résulter de subventions, de capacités de production excédentaires ou de conditions de marché déséquilibrées, sans relever nécessairement de cette définition. Le nouveau cadre demandé pourrait donc élargir les situations permettant de restreindre l’accès au marché européen.
La défense commerciale européenne changerait alors de portée. Les procédures existantes répondent à des situations définies, avec leurs exigences de preuve. Un mécanisme plus transversal permettrait une réponse plus large, mais obligerait aussi les législateurs à délimiter précisément ce qui constitue une distorsion suffisamment grave pour justifier une restriction. Sans cette clarification, la rapidité recherchée pourrait se heurter à des contestations juridiques.
Berlin rejoint Paris, sans effacer les dépendances industrielles
Le soutien allemand donne à la proposition un poids particulier. Paris et Berlin cherchent ensemble à renforcer la capacité de négociation européenne, alors que leurs industriels n’ont pas tous les mêmes intérêts. Une entreprise concurrencée par des importations à bas prix peut souhaiter une restriction ; une autre, qui utilise ces produits comme composants ou réalise une part de ses ventes dans le pays concerné, peut redouter son coût.
Cette tension explique pourquoi le changement de procédure compte autant que l’annonce d’un nouvel instrument. Les divergences entre États reflètent aussi des chaînes de production, des débouchés et des dépendances différents. Réduire les possibilités de blocage faciliterait une décision collective sans faire disparaître ses effets inégaux.
La lettre appelle également à diversifier les approvisionnements européens. La Commission travaille sur un dispositif destiné à encourager cette diversification. Les deux démarches sont complémentaires, mais leurs calendriers diffèrent : limiter une importation peut être rapide, tandis que remplacer un fournisseur exige des capacités industrielles, des contrats et parfois de nouvelles infrastructures.
Pour les entreprises françaises, une intervention accélérée pourrait limiter une dégradation durable de leur position concurrentielle. Elle pourrait aussi renchérir certains intrants ou provoquer des mesures de rétorsion sur leurs exportations. L’efficacité de la défense commerciale européenne dépendrait donc de son articulation avec les solutions de remplacement disponibles, pas seulement de la vitesse de déclenchement des restrictions.
Le prochain enjeu se situe dans la traduction législative de l’accord franco-allemand. La Commission devrait proposer un cadre, puis les institutions compétentes en négocier les limites. Le choix déterminant sera de savoir jusqu’où les États acceptent de déléguer la capacité de fermer le marché européen, et selon quels critères vérifiables. C’est à cette condition que l’accès au marché unique pourra devenir une menace crédible sans transformer chaque différend commercial en décision discrétionnaire.



