Veille Crédit cher, rentabilité sélective
En Russie, le crédit cher creuse l’écart entre les secteurs économiques
Le recul des résultats des entreprises russes ne touche pas toutes les filières de la même manière. Derrière les pertes industrielles se dessine une économie où l'accès au crédit et le soutien public pèsent sur la rentabilité.
En Russie, la capacité à financer une activité devient un facteur de différenciation entre les secteurs. Le coût des emprunts et la hausse des charges réduisent les marges d’une partie de l’industrie, tandis que les hydrocarbures et les activités liées aux commandes de défense conservent des conditions plus favorables. L’économie de guerre ne produit pas une trajectoire uniforme : elle accentue les écarts entre les entreprises.
Les données de Rosstat, le service fédéral russe des statistiques, font apparaître un solde financier négatif dans 11 secteurs sur 79 entre janvier et juillet 2026. Cela représente près de 14 % des secteurs recensés. La métallurgie, la finance et les assurances, ainsi que l’extraction de charbon figurent parmi les activités les plus touchées.
La proportion des entreprises russes déficitaires atteint 33,4 %, contre 30,6 % sur la même période de 2025. Ce chiffre concerne le périmètre des grandes et moyennes entreprises suivi par Rosstat. Il ne permet donc pas d’affirmer qu’un tiers de toutes les entreprises du pays, petites structures comprises, perd de l’argent.
Les entreprises russes déficitaires gagnent du terrain
Environ 43 000 entreprises ont dégagé un bénéfice sur les sept premiers mois de l’année, contre 22 000 ayant enregistré une perte. Ces effectifs arrondis donnent l’ordre de grandeur du périmètre observé. La hausse de 2,8 points de la part des sociétés déficitaires indique une dégradation plus large que les seules difficultés d’une filière.
Le résultat financier agrégé demeure pourtant positif. Après compensation des bénéfices et des pertes, il s’élève à 13 000 milliards de roubles, soit environ 136 milliards d’euros selon la conversion fournie avec les données. Ce solde recule de 16 % par rapport à la même période de l’année précédente. La Russie conserve donc un important volume de profits, mais ceux-ci diminuent et leur répartition devient plus inégale.
La métallurgie affiche un solde négatif de 269 milliards de roubles. Les pertes nettes atteignent 247 milliards dans la finance et les assurances, et 178 milliards dans l’extraction de charbon. À eux trois, ces secteurs cumulent un déficit de 694 milliards de roubles sur sept mois. Ces montants sont des soldes sectoriels : ils ne signifient pas que chaque entreprise de ces branches est déficitaire.
Le taux directeur baisse, le financement reste contraignant
La Banque centrale de Russie a ramené son taux directeur à 14 % en juillet, après un pic de 21 % maintenu entre octobre 2024 et juin 2025. Cette détente de sept points ne se traduit pas par un accès généralisé à des financements bon marché. Les taux proposés aux entreprises dépassent encore fréquemment 20 %.
Le taux directeur fixe une référence monétaire, pas le prix final de chaque prêt. Les banques y ajoutent notamment le coût du risque et leurs conditions commerciales. Pour une entreprise, une baisse du taux central peut donc coexister avec une charge d’intérêts toujours élevée. Elle ne modifie pas non plus immédiatement le coût de tous les crédits déjà contractés.
Les entreprises russes déficitaires disposent de moins de ressources internes pour financer leurs stocks, entretenir leurs équipements ou investir. Si elles doivent emprunter pour poursuivre leur activité, le coût du crédit peut prolonger cette fragilité. Le mécanisme est particulièrement contraignant lorsque les débouchés ne permettent pas de relever suffisamment les prix de vente.
À cette pression financière s’ajoute le passage du taux de TVA de 20 % à 22 % au 1er janvier 2026, dans un contexte de financement de la guerre contre l’Ukraine. L’effet sur les marges dépend des possibilités de répercussion sur les clients. Une demande faible réduit cette capacité et oblige les entreprises à arbitrer entre prix, volumes vendus et rentabilité.
Un sondage réalisé en juin par la banque russe PSB apporte un autre indicateur : 22 % des entreprises interrogées décrivent leur stratégie comme une stratégie de survie. Cette enquête ne mesure pas le même objet que les comptes de Rosstat. Elle renseigne toutefois sur les priorités déclarées des répondants, davantage tournées vers la continuité d’activité que vers l’expansion.
Les hydrocarbures bénéficient d’autres leviers
Le tableau n’est pas celui d’une contraction générale des bénéfices. Les entreprises d’extraction de pétrole et de gaz enregistrent une hausse de 51 % de leurs profits sur la période. Les entreprises pharmaceutiques affichent une progression de 34 %. Les activités liées aux commandes de défense font également partie des secteurs favorisés.
Dans le pétrole, cette amélioration n’efface pas les contraintes physiques. Les frappes ukrainiennes imposent des interruptions d’activité, des réparations et des opérations de maintenance plus fréquentes. La rentabilité de l’extraction et la disponibilité des carburants sur le marché intérieur sont deux questions distinctes : des profits en hausse en amont ne garantissent pas un fonctionnement continu des installations en aval.
Le gouvernement russe a versé 305 milliards de roubles aux compagnies pétrolières en septembre, soit environ 3,2 milliards d’euros, pour soutenir l’approvisionnement intérieur en carburant. Il s’agit d’un versement mensuel, et non d’une enveloppe annuelle. Son montant dépasse le déficit cumulé de la métallurgie entre janvier et juillet, sans que ces deux agrégats de nature différente puissent être directement assimilés.
La progression des entreprises russes déficitaires ne suffit donc pas à établir un effondrement économique. Elle révèle une contrainte plus précise : le maintien de profits agrégés importants repose sur une coexistence de secteurs fragilisés, de filières bénéficiaires et d’interventions publiques ciblées. Pour apprécier la capacité du Kremlin à soutenir durablement son effort de guerre, la distribution des ressources compte autant que leur volume total.



