Décryptage Histoire de la pensée économique
Frédéric Passy, l’homme qui opposait l’économie à la guerre
Et si le commerce était plus puissant que les canons ? Premier prix Nobel de la paix en 1901, l’économiste français Frédéric Passy défendait une conviction révolutionnaire pour son époque : la prospérité des nations ne se construit pas par la conquête militaire, mais par le travail, la production et les échanges. À l’heure où l’économie est devenue une arme au service des rivalités géopolitiques, sa pensée invite à reconsidérer les rapports entre richesse, puissance et guerre.

Pour Frédéric Passy, la guerre et l’économie obéissaient à deux logiques fondamentalement opposées. L’une détruit, l’autre construit. L’une mobilise les ressources pour imposer sa volonté par la force, l’autre les utilise pour produire, échanger et créer de la richesse. Là où la guerre cherche à prendre à l’adversaire, l’économie permet, du moins en principe, d’enrichir les deux parties.
Cette opposition constitue le cœur de la pensée de cet économiste français du XIXe siècle, aujourd’hui largement oublié, mais dont l’influence sur le développement du droit international et des institutions multilatérales fut considérable.
Né en 1822, Frédéric Passy appartient à une famille de hauts fonctionnaires et d’économistes. Son oncle, Hippolyte Passy, fut notamment ministre des Finances sous la monarchie de Juillet. Après un passage au Conseil d’État, lui-même se consacre à l’économie politique et découvre les travaux d’Adam Smith et de Frédéric Bastiat, dont il devient un fervent disciple.
C’est dans l’économie libérale qu’il trouve les fondements de son engagement pacifiste.
L’économie, alternative à la puissance militaire
Au milieu du XIXe siècle, les grandes puissances européennes mesurent encore largement leur influence à l’étendue de leurs territoires, à la puissance de leurs armées et à leur capacité de conquête.
Frédéric Passy oppose à cette conception une autre vision de la puissance : la capacité à produire, à commercer et à développer des relations économiques durables.
Son raisonnement repose sur une idée simple. La guerre représente une immense destruction de capital humain et matériel. Elle mobilise des hommes, des ressources financières et des capacités industrielles qui auraient pu être consacrés au développement économique.
Le commerce, au contraire, repose sur une logique d’intérêt réciproque. Il permet aux nations de bénéficier de leurs complémentarités et de créer une prospérité qu’aucune conquête ne saurait garantir.
Pour Passy, le libre-échange n’est donc pas seulement une doctrine économique. Il constitue un véritable instrument de paix.
À mesure que les nations deviennent interdépendantes, les conséquences économiques d’un conflit augmentent. La guerre cesse d’apparaître comme un moyen rationnel d’enrichissement : elle menace désormais les intérêts mêmes de ceux qui pourraient la déclencher.
Cette conviction ne fait pourtant pas de Passy un défenseur inconditionnel du laisser-faire. Il combat les monopoles, s’intéresse aux conditions de travail et considère que la liberté économique doit s’accompagner de règles garantissant les droits de chacun.
Faire reculer les canons par le droit
En 1867, alors qu’un conflit menace entre la France de Napoléon III et la Prusse de Bismarck à propos du Luxembourg, Passy publie dans Le Temps un appel à la paix qui rencontre un important écho.
La même année, il fonde la Ligue internationale et permanente de la paix.
La guerre franco-prussienne de 1870 constitue une épreuve majeure pour ses convictions. Mais loin de renoncer, il cherche à transformer son idéal économique en projet politique.
Si les nations peuvent régler leurs différends commerciaux par la négociation et le droit, pourquoi leurs conflits politiques et territoriaux devraient-ils nécessairement se résoudre par la violence ?
Frédéric Passy devient ainsi l’un des principaux promoteurs de l’arbitrage international. Élu député en 1881, il s’oppose aux conquêtes coloniales et défend l’idée que les relations entre États doivent progressivement être encadrées par des mécanismes juridiques.
En 1889, il participe, avec le parlementaire britannique William Randal Cremer, à la création de la Conférence interparlementaire, future Union interparlementaire. Cette initiative contribue à l’essor de l’arbitrage international et à l’émergence d’institutions destinées à prévenir les conflits.
En 1901, son engagement est consacré par le premier prix Nobel de la paix, qu’il partage avec Henry Dunant, fondateur de la Croix-Rouge.
Quand l’économie devient elle-même une arme
L’histoire allait pourtant révéler les limites de cette doctrine. Deux ans après la mort de Frédéric Passy, en 1912, l’Europe s’engage dans la Première Guerre mondiale. Les interdépendances commerciales et financières, pourtant considérables entre les grandes puissances, n’ont pas suffi à empêcher le conflit.
Un siècle plus tard, le paradoxe est encore plus frappant.
L’économie, que Passy considérait comme une alternative à la guerre, est devenue l’un des principaux instruments de la confrontation entre puissances.
Sanctions financières, embargos, restrictions technologiques, contrôle des matières premières, guerre des monnaies ou maîtrise des chaînes d’approvisionnement : les États disposent désormais d’un arsenal économique capable d’affaiblir un adversaire sans mobiliser directement leurs armées.
La rivalité entre les États-Unis et la Chine en constitue l’illustration la plus spectaculaire. Deux économies profondément interdépendantes utilisent leurs relations commerciales et technologiques comme autant de leviers de pression stratégique.
L’interdépendance, censée décourager les conflits, peut ainsi devenir une vulnérabilité exploitable.
La mondialisation n’a pas supprimé les rapports de force. Elle leur a offert de nouveaux terrains d’affrontement.
Passy avait-il sous-estimé la nature de la puissance ?
La pensée de Frédéric Passy soulève finalement une question essentielle : l’économie peut-elle véritablement se substituer à la guerre, ou n’en constitue-t-elle qu’une autre forme ?
L’économiste français avait compris que la prospérité ne résultait pas nécessairement de la domination territoriale et que l’échange pouvait produire davantage de richesses que la conquête.
Mais il avait peut-être sous-estimé la capacité des États à transformer les instruments de la coopération économique en moyens de coercition. Car le commerce ne fait pas disparaître les ambitions de puissance. Il peut aussi leur donner de nouveaux moyens d’expression.
Cette contradiction ne rend pas sa pensée obsolète. Elle lui confère au contraire une actualité singulière. À l’heure où les États redécouvrent les vertus de la souveraineté industrielle, des dépendances maîtrisées et de la sécurité économique, le véritable enjeu consiste à déterminer comment défendre ses intérêts sans transformer chaque relation commerciale en affrontement stratégique.
Frédéric Passy opposait l’économie à la guerre parce qu’il voyait dans la première un moyen d’échapper à la logique destructrice de la seconde.
Plus d’un siècle après sa disparition, l’histoire nous confronte à un paradoxe : l’économie n’a pas remplacé la guerre. Elle est aussi devenue l’un de ses instruments.



