Veille Le billet, angle mort des sanctions
A7 transforme les espèces des marchés moscovites en paiements internationaux
Des sacs de billets collectés à Moscou aux règlements destinés à la Chine, A7 organise une chaîne de paiement adossée à une banque d’État. Le contrôle des flux se heurte à l’opacité de leur origine.
Le contrôle des paiements internationaux commence parfois bien avant le premier virement. Dans les grands marchés de Moscou, des intermédiaires collectent des sacs de roubles qui rejoignent les circuits de la société A7, puis les coffres de Promsvyazbank, dite PSB. Cette banque publique russe, spécialisée dans le financement du secteur de la défense, est également copropriétaire de l’entreprise.
Des documents internes de collecte et de gestion des fonds décrivent une organisation capable de traiter les espèces à une échelle industrielle. Entre novembre 2024 et juillet 2025, A7 aurait ainsi pris en charge au moins 283 tonnes de billets, pour une contre-valeur estimée à plus de 14 milliards de dollars. Ce montant couvre neuf mois d’activité : il ne constitue ni un chiffre d’affaires ni une mesure des bénéfices de la société.
L’enjeu des paiements russes en espèces dépasse donc la circulation des billets. A7 relie une économie commerciale largement alimentée en liquide à des règlements internationaux, principalement destinés à la Chine selon ces documents. Pour les banques situées en aval, la difficulté consiste à identifier l’origine économique de fonds déjà agrégés par plusieurs intermédiaires.
Les paiements russes en espèces changent d’échelle
Le marché Sadovod, dans le sud-est de Moscou, constitue l’un des points de collecte décrits dans les registres internes. Au moins huit équipes distinctes y réceptionnent les fonds apportés par les clients. Dans cet ensemble de commerces de vêtements, de bijoux et d’équipements domestiques, A7 dispose ainsi d’un accès direct à une clientèle d’importateurs et de négociants.
Le circuit comporte plusieurs étapes. Les intermédiaires effectuent un premier comptage, placent les roubles dans des sacs numérotés et les accompagnent d’instructions de paiement. Des véhicules transportent ensuite ces fonds vers un centre de traitement d’A7 dans la capitale russe.
Une cinquantaine de caissiers participeraient à la vérification des montants. Le numéro du sac, la somme reçue et l’ordre du client sont enregistrés dans un outil de gestion. Les billets sont ensuite acheminés vers PSB, qui les conserve et crédite les comptes d’A7.
La traçabilité logistique ne se confond pas avec celle de l’origine des fonds. Une entreprise peut savoir quel sac correspond à quel ordre sans que les banques étrangères disposent des pièces permettant de reconstituer les ventes, les recettes ou les bénéficiaires économiques derrière le dépôt initial. Les documents décrivent donc un suivi interne organisé, mais pas une transparence équivalente pour l’ensemble de la chaîne bancaire.
Une réponse aux restrictions bancaires
Les courtiers des marchés moscovites n’ont pas attendu A7 pour organiser des règlements à l’étranger. Leur activité reposait déjà sur la conversion de recettes en espèces en virements bancaires ou en cryptoactifs, souvent pour payer des fournisseurs chinois. A7, lancée à la fin de 2024, a intégré une partie de ces intermédiaires à une structure plus centralisée.
Les sanctions ont accru la valeur commerciale de ce service. L’exclusion de certaines banques russes du réseau de messagerie financière SWIFT a réduit les canaux disponibles. Elle n’équivaut pas à une interdiction générale de tout paiement russe, mais complique les opérations pour les établissements et les entreprises concernés.
À cela s’ajoute le risque de sanctions américaines secondaires. Des banques chinoises peuvent restreindre leurs relations avec des clients russes pour préserver leur propre accès au système financier international. Un importateur disposant de roubles ne dispose donc pas nécessairement d’un établissement prêt à exécuter son paiement.
Dans ce contexte, les paiements russes en espèces alimentent une offre de règlement alternative. Le pouvoir d’A7 tient à sa capacité à réunir la collecte locale, le traitement des fonds et l’accès à des relais internationaux. Son adossement à PSB donne à ce dispositif une articulation directe avec une banque publique russe.
Le risque se déplace vers les banques étrangères
Le 1er octobre, le département américain du Trésor a annoncé de nouvelles sanctions contre A7, qu’il qualifie d’organisation criminelle transnationale importante. Les autorités américaines lui reprochent d’utiliser des méthodes de blanchiment pour déplacer des fonds en violation des sanctions et des législations des pays où elle intervient. L’Office of Foreign Assets Control, rattaché au Trésor, administre les régimes américains de sanctions financières.
A7 conteste ces accusations. Dans ses déclarations publiques, la société affirme disposer d’un dispositif de conformité à plusieurs niveaux et soumettre ses clients à des contrôles. Elle présente son activité comme un moyen de maintenir les règlements du commerce russe malgré des restrictions qu’elle considère comme illégitimes.
Le recours massif au liquide ne suffit pas, à lui seul, à démontrer que chaque dépôt provient d’une activité criminelle. Il crée cependant une difficulté particulière pour les contrôles : le billet ne porte pas l’historique économique d’un virement de compte à compte. L’agrégation des dépôts peut ensuite éloigner davantage le paiement final de la transaction commerciale initiale.
Les banques intermédiaires ou bénéficiaires doivent ainsi apprécier un risque dont une partie se situe hors de leur champ d’observation. Identifier l’entreprise qui émet le règlement ne permet pas nécessairement de connaître les acteurs qui ont fourni les espèces en amont. La destination chinoise des règlements décrits ne signifie pas non plus que les billets collectés à Moscou traversent physiquement la frontière.
Le dossier A7 montre la limite d’un contrôle centré uniquement sur le dernier virement. Pour suivre les paiements russes en espèces, il faut relier les marchés de gros, les collecteurs, les comptes bancaires et les bénéficiaires étrangers. C’est dans la continuité entre ces étapes, plutôt que dans le seul volume de billets, que se joue l’efficacité des sanctions et des dispositifs de lutte contre le blanchiment.
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