Veille L'agrément bancaire sous pression
Au Cambodge, fermer des banques ne suffit pas à assainir les circuits financiers
Le retrait de six agréments financiers ne règle pas la question du contrôle des propriétaires et des flux. Entre sanctions étrangères et maintien de licences locales, la supervision cambodgienne reste sous tension.
Le pouvoir de fermer un établissement financier ne garantit pas celui d’identifier l’origine de ses fonds. Au Cambodge, la banque centrale a retiré les agréments de six établissements depuis 2025. Mais le Fonds monétaire international demande encore aux autorités de rechercher les liens éventuels entre activités criminelles et secteur bancaire. Le désaccord porte sur la profondeur de l’assainissement, pas seulement sur le nombre de fermetures.
Pour les banques au Cambodge, deux décisions distinctes déterminent désormais les conditions d’activité : l’autorisation délivrée par le superviseur national et les restrictions imposées par des autorités étrangères. Cinq des six établissements fermés avaient fait l’objet de sanctions américaines. Cette succession ne suffit toutefois pas à établir que les retraits d’agrément ont été motivés par les accusations américaines.
La Banque nationale du Cambodge défend aussi la confiance dans le système. Dans un communiqué, elle a dénoncé des rumeurs annonçant des difficultés ou des faillites d’établissements, qu’elle présente comme une campagne de sabotage économique. Elle n’a nommé ni les auteurs supposés de cette campagne ni les institutions visées.
Les banques au Cambodge face à deux niveaux de contrôle
Dans son examen annuel du pays, le Fonds monétaire international identifie la persistance des escroqueries comme une menace pour la croissance. Il demande aux autorités d’examiner rapidement les liens potentiels entre criminalité et banques, tout en corrigeant des lacunes importantes dans les règles d’octroi des licences.
Le diagnostic vise donc davantage qu’un problème de réputation. Un agrément bancaire ouvre l’accès à des services capables de recevoir, conserver et transférer des fonds. Si les contrôles sur les propriétaires, les clients ou les transactions sont insuffisants, des revenus illicites peuvent être mêlés à des opérations légitimes. C’est ce risque de mélange que les autorités américaines invoquent dans plusieurs dossiers cambodgiens.
Les sanctions et la supervision ne remplissent cependant pas la même fonction. Les premières restreignent les relations avec des personnes ou des entités désignées. La seconde doit apprécier les conditions d’exercice d’un établissement, sa situation financière et son respect des règles. Une sanction étrangère ne constitue ni une condamnation pénale ni, à elle seule, une décision de retrait de licence au Cambodge.
Des fermetures aux motifs différents
En août 2026, la banque centrale a retiré les licences de CCU Commercial Bank, HH Bank et Heng Feng Bank et ordonné leur liquidation. Ces trois banques avaient auparavant été sanctionnées par le département du Trésor américain, à travers son Office of Foreign Assets Control, pour des liens présumés avec des escroqueries en ligne. Le superviseur cambodgien a, lui, invoqué le non-respect des lois et règlements applicables, sans reprendre ces accusations.
Le cas de Panda Bank relève d’une justification différente. Pour expliquer le retrait de son agrément, la banque centrale a décrit une dégradation continue de sa situation financière, devenue incompatible avec la fourniture normale de services bancaires. L’établissement ne faisait pas partie des institutions sanctionnées par les États-Unis.
Prince Bank et Huione Pay figurent également parmi les établissements fermés. Les mesures américaines les visant s’inscrivaient dans un ensemble de sanctions liées notamment au conglomérat Prince Group. Le Trésor accuse des sociétés du groupe d’avoir blanchi des recettes de cyberfraude et décrit des opérations reposant sur la traite humaine et le travail forcé. Prince Group conteste toute activité illégale et affirme réunir des entreprises légitimes.
Ces différences comptent pour évaluer les banques au Cambodge : une liquidation pour difficultés financières, une sanction fondée sur des soupçons de blanchiment et un retrait pour non-conformité ne démontrent pas les mêmes faits. Leur addition mesure une série d’interventions, pas nécessairement la disparition des circuits incriminés.
Le contrôle des propriétaires reste déterminant
Deux établissements toujours en activité illustrent les questions qui demeurent. Anco Specialized Bank dispose d’une licence active. Son rapport annuel de 2021 attribuait 70 % du capital au sénateur et homme d’affaires Kok An. Ce document ancien ne permet pas d’établir la répartition actuelle de l’actionnariat.
Kok An a été sanctionné par le Trésor américain en avril 2026. Les autorités américaines l’accusent d’avoir hébergé, dans certaines de ses propriétés, des centres d’escroquerie visant notamment des ressortissants américains. Il a rejeté ces accusations. Les éléments disponibles ne permettent pas de transformer les griefs visant l’actionnaire en constat de participation de la banque à ces activités.
Autre dossier : B.I.C. Bank, devenue iBank, acquise en 2020 par l’homme d’affaires Yim Leak. Celui-ci reste président de l’établissement selon le registre cambodgien des entreprises. En Thaïlande, il fait l’objet d’investigations concernant des soupçons de blanchiment. Son cabinet d’avocats, Seiden Law, conteste les accusations et rappelle qu’il n’a été condamné dans aucun pays et ne fait pas personnellement l’objet de sanctions.
Le changement de nom d’iBank s’est accompagné d’une modification de l’enseigne et du nom porté par la licence commerciale, mais son code SWIFT est resté identique. Ce maintien ne prouve aucune irrégularité. Il souligne simplement qu’un changement de marque ne suffit pas à démontrer une rupture dans l’identité opérationnelle d’un établissement.
Pour les banques au Cambodge, le prochain critère d’assainissement sera donc moins visible qu’une fermeture : la capacité du superviseur à documenter les propriétaires effectifs, à examiner les transactions et à expliquer ses décisions. Pour les partenaires financiers étrangers, y compris européens, cette traçabilité conditionne l’évaluation du risque. L’enjeu est de distinguer les établissements conformes des circuits suspects, sans confondre la défense de la confiance bancaire avec la démonstration de leur intégrité.
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