Veille L'accélération à l'épreuve du terrain
Nucléaire : accélérer les chantiers ne suffit pas à maîtriser la sûreté
La relance nucléaire repose sur des procédures plus rapides, mais aussi sur des organisations capables de traiter leurs désaccords. Le cas ASTRID éclaire cette dimension moins visible de la souveraineté énergétique.
Accélérer les autorisations ne donne pas, à lui seul, la capacité de construire et d’exploiter davantage de réacteurs. Pour la filière française, la relance du nucléaire déplace une partie décisive du rapport de force à l’intérieur des organisations : entre ceux qui fixent les délais, ceux qui conçoivent les installations et ceux qui peuvent demander une modification pour des raisons de sûreté.
Cette tension a une traduction législative. La loi du 22 juin 2023 vise à accélérer les procédures liées à la construction de nouvelles installations nucléaires à proximité de sites existants et au fonctionnement des installations actuelles. Elle agit sur le cadre administratif. Elle ne résout pas, par elle-même, les difficultés de coordination entre industriels ni celles du travail quotidien.
La distinction compte pour la souveraineté énergétique. Une décision publique peut ouvrir un programme, faciliter son instruction et lui donner un horizon politique. Sa réalisation dépend ensuite de la capacité des équipes à partager des objectifs, traiter les anomalies et faire remonter les difficultés sans que chaque alerte soit considérée comme un obstacle au calendrier.
La relance du nucléaire face aux fragilités industrielles
Le redémarrage des ambitions françaises intervient après plusieurs difficultés de nature différente : corrosion sous contrainte dans le parc en exploitation, retards des chantiers EPR, délais de démantèlement. Ces situations ne permettent pas de conclure que l’accélération provoquerait nécessairement une dégradation de la sûreté. Elles montrent en revanche que la capacité industrielle ne se décrète pas et qu’elle doit être appréciée sur l’ensemble du cycle de vie des installations.
Le secteur dispose de contre-pouvoirs conçus pour éviter que les objectifs de production ne déterminent seuls les décisions. À l’intérieur des entreprises, des fonctions spécialisées portent les exigences de sûreté. À l’extérieur, une autorité indépendante contrôle les exploitants et dispose de pouvoirs de sanction. La question n’est donc pas seulement le nombre de règles, mais la capacité effective de ces dispositifs à peser sur les choix industriels.
Une réglementation complexe peut être difficile à appliquer. À l’inverse, raccourcir une procédure ne garantit pas que les problèmes techniques soient mieux résolus. Pour évaluer la relance du nucléaire, il faut distinguer le temps consacré à l’instruction administrative de celui nécessaire à la conception, à la coopération et à la correction des écarts.
ASTRID, un désaccord sur l’objet à construire
Les travaux de la chaire Recherche en sécurité, organisation, humains d’IMT Atlantique, dite RESOH, apportent un éclairage sur cette dimension. Menées depuis une dizaine d’années au sein d’organisations nucléaires, ces recherches étudient la sûreté à partir des activités concrètes de conception, d’exploitation et de démantèlement.
Une enquête conduite entre 2015 et 2019 auprès des équipes du projet ASTRID examine les difficultés de coopération autour de ce démonstrateur de réacteur à neutrons rapides. Le programme, lancé dans les années 2010, a été arrêté sur décision de l’État en 2019. L’analyse organisationnelle ne prétend pas fournir une explication exhaustive de cet arrêt. Elle met en évidence un désaccord sur la finalité même de l’installation.
Dans cette enquête, le CEA, maître d’ouvrage et chef de projet, privilégiait la dimension expérimentale du prototype. D’autres acteurs, dont Framatome, défendaient davantage une approche industrielle, appuyée sur le retour d’expérience et la maîtrise des coûts et des délais. Ces orientations impliquaient des arbitrages différents sur la place de l’innovation et sur les critères de réussite du programme.
Le problème ne se limitait donc pas à une opposition entre ambition technologique et contrainte financière. Sans accord suffisamment stabilisé sur ce qui devait être construit, les partenaires ne disposaient pas d’une définition commune de la performance attendue. Les relations de pouvoir entre organisations n’ont pas permis de dépasser cette divergence, selon les conclusions des chercheurs.
Préserver la capacité de discuter les choix
L’enseignement dépasse le seul cas ASTRID, sans pouvoir être transposé mécaniquement aux futurs réacteurs. Lorsque plusieurs organisations contribuent à un même programme, leurs objectifs ne coïncident pas spontanément. Un calendrier commun ne remplace ni une définition partagée de l’installation ni des mécanismes permettant de trancher les désaccords techniques.
Pour la relance du nucléaire, cela conduit à examiner les conditions dans lesquelles les équipes peuvent discuter les exigences, signaler une incompatibilité ou demander une reprise d’étude. Ces échanges mobilisent du temps. Ils peuvent aussi éviter qu’un désaccord non résolu réapparaisse plus tard, au moment de fabriquer, d’assembler ou d’exploiter.
Il serait tout aussi réducteur d’opposer systématiquement production et sûreté. Les recherches de RESOH les abordent comme deux dimensions du même travail. Une organisation capable de comprendre ses difficultés et de coordonner ses métiers peut contribuer aux deux. À l’inverse, multiplier les prescriptions sans regarder leur application ne suffit pas à garantir la maîtrise des installations.
Le suivi de l’accélération ne peut donc se limiter aux autorisations délivrées ou aux échéances annoncées. Il doit aussi porter sur la stabilité des choix de conception, le traitement des écarts et le poids réel des fonctions de sûreté dans les arbitrages. C’est à ce niveau que l’ambition publique devient, ou non, une capacité industrielle durable.



