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Veille Ottawa, les hydrocarbures en arbitre

Le virage pétrolier de Carney met à l’épreuve le partenariat européen

L'Union européenne voit en Mark Carney un partenaire climatique. Mais les arbitrages d'Ottawa en faveur des hydrocarbures obligent à regarder les règles et les infrastructures plutôt que les affinités.

Politique climatique du Canada — le virage pétrolier de Carney met à l'épreuve le partenariat européen (image générée par IA)
Illustration générée par IA

Le rapprochement entre le Canada et l’Union européenne rencontre une contrainte matérielle : Ottawa reste à la tête d’une grande économie productrice et exportatrice d’hydrocarbures. En soutenant de nouveaux projets pétroliers et gaziers tout en allégeant plusieurs dispositifs environnementaux, Mark Carney redonne de l’espace à cette industrie. Pour ses partenaires européens, l’enjeu n’est donc pas seulement la solidité d’une alliance diplomatique, mais le contenu énergétique et réglementaire de cette alliance.

La politique climatique du Canada illustre ce décalage. Depuis son arrivée au pouvoir en 2025, le premier ministre a notamment supprimé la taxe carbone applicable aux consommateurs et abandonné le dispositif national imposant une progression des ventes de véhicules électriques. Ces décisions ne signifient pas la disparition de toute action climatique. Elles modifient toutefois les instruments par lesquels le gouvernement entend agir sur la consommation et les investissements.

Le ministère canadien de l’Environnement, dirigé par Julie Dabrusin, maintient l’objectif de neutralité carbone en 2050. Il met en avant les projets d’énergie propre, l’électrification et les investissements bas-carbone. Le point de tension porte donc moins sur la cible affichée que sur les moyens retenus pour l’atteindre, alors que l’État soutient simultanément le développement des énergies fossiles.

La politique climatique du Canada au prisme des exportations

Les hydrocarbures occupent une place centrale dans les exportations canadiennes. Cette structure économique donne aux arbitrages environnementaux une portée qui dépasse la protection du climat : ils touchent les débouchés commerciaux, l’activité industrielle et la valeur des infrastructures. Assouplir une contrainte modifie les conditions dans lesquelles une entreprise peut engager un projet ou prolonger une activité.

Le mécanisme est différent selon l’instrument. Une taxe sur les combustibles agit sur le prix payé par le consommateur. Une obligation concernant les véhicules électriques oriente progressivement la composition des ventes automobiles. L’ouverture de nouveaux projets pétroliers et gaziers concerne, elle, l’offre future. Présenter ces décisions comme un seul mouvement masque leurs effets distincts, mais leur combinaison réduit plusieurs contraintes pesant sur l’usage ou le développement des hydrocarbures.

La politique climatique du Canada se trouve ainsi prise entre deux orientations : favoriser une économie moins carbonée et préserver la place d’une filière exportatrice majeure. Ces objectifs peuvent coexister dans un programme gouvernemental. Leur compatibilité concrète dépend cependant du rythme des investissements, des émissions associées et des règles effectivement appliquées, pas seulement de l’échéance de 2050.

Une réputation financière qui ne vaut pas programme gouvernemental

L’accueil favorable réservé à Mark Carney par les dirigeants européens repose sur une trajectoire réelle. Gouverneur de la Banque d’Angleterre, il avait contribué à installer le risque climatique dans le débat sur la stabilité financière. Dans son discours de 2015 sur la « tragédie des horizons », il expliquait notamment pourquoi les conséquences du réchauffement dépassaient l’horizon habituel de nombreux acteurs économiques.

Cette intervention portait sur un problème de temporalité : les décisions financières se prennent souvent sur des durées plus courtes que celles des dommages climatiques. Elle a nourri sa crédibilité internationale. Mais identifier un risque en tant que banquier central et arbitrer entre des secteurs économiques en tant que chef de gouvernement sont deux fonctions différentes.

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et le commissaire chargé du climat, Wopke Hoekstra, continuent de présenter le Canada comme un partenaire proche. Cette proximité constitue une ressource diplomatique. Elle ne démontre pas, à elle seule, une convergence des politiques énergétiques. Celle-ci doit être appréciée dispositif par dispositif, sans déduire le programme actuel du premier ministre de ses engagements antérieurs.

Pour l’Europe, distinguer coopération et alignement

Le décalage n’interdit pas la coopération. Le Canada et l’Union européenne peuvent travailler sur l’électrification, les technologies bas-carbone ou le financement de projets. Mais ces chantiers ne neutralisent pas automatiquement les effets du développement pétrolier et gazier. Ils relèvent de décisions industrielles différentes, dont les résultats doivent être examinés séparément.

Pour les acteurs français et européens, la politique climatique du Canada appelle donc une lecture contractuelle et réglementaire plutôt qu’une lecture de réputation. Les éléments déterminants sont les critères d’accès aux financements, les obligations environnementales attachées aux projets et la durée de vie des infrastructures. Un partenariat peut être politiquement étroit sans reposer sur des contraintes équivalentes pour les producteurs.

La prochaine étape du rapprochement euro-canadien se mesurera à ces conditions concrètes. Des engagements communs sur le climat ont une portée limitée s’ils ne précisent ni les instruments mobilisés ni leur articulation avec les nouveaux investissements fossiles. C’est dans cet écart entre objectifs, règles et actifs physiques que se joue la crédibilité énergétique du partenariat.

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