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Veille La frontière entre police et plateformes

Frontex : le contrôle des frontières s’étendrait aux réseaux sociaux

En associant Frontex au dispositif européen de signalement des contenus illicites, la Commission déplacerait une partie du contrôle migratoire vers les plateformes. Le périmètre du mandat reste décisif.

Surveillance numérique de Frontex — frontex : le contrôle des frontières s'étendrait aux réseaux sociaux (image générée par IA)
Illustration générée par IA

Le contrôle des frontières européennes pourrait se prolonger dans les procédures de modération des réseaux sociaux. La Commission européenne propose de donner à Frontex un mandat explicite pour repérer les contenus facilitant ou encourageant les franchissements irréguliers des frontières de l’Union. L’agence disposerait d’une structure interne chargée de cette veille et transmettrait ses signalements aux plateformes concernées.

Le changement porte sur la place de l’agence dans la circulation de l’information. Frontex ne se limiterait plus à observer les mouvements aux frontières et à soutenir les autorités nationales : elle interviendrait aussi en amont, sur les services numériques utilisés pour organiser ou promouvoir des traversées. Cette surveillance numérique de Frontex demeure une proposition, et non une compétence nouvelle déjà pleinement opérationnelle.

Deux décisions distinctes sont en jeu. La première concerne l’élargissement du mandat de l’agence. La seconde porte sur son éventuelle reconnaissance comme « signaleur de confiance » au titre du règlement sur les services numériques, ou DSA. Leur articulation déterminerait le poids concret de ses alertes dans les systèmes de modération.

La surveillance numérique de Frontex passerait par le DSA

Le mécanisme envisagé ne donnerait pas directement à l’agence le pouvoir de supprimer une publication. Il lui permettrait de signaler aux plateformes des contenus qu’elle estime liés à la facilitation d’entrées irrégulières. Le statut de signaleur de confiance donnerait à ces notifications un traitement prioritaire, sans rendre leur appréciation juridique automatiquement contraignante.

L’article 22 du règlement sur les services numériques encadre ce statut. Il prévoit notamment une expertise particulière pour détecter et notifier les contenus illicites, une indépendance à l’égard des fournisseurs de plateformes et une activité exercée avec diligence, précision et objectivité. Le coordinateur pour les services numériques compétent attribue le statut après examen de la demande.

Cette procédure n’est donc pas une simple formalité annoncée par la Commission. Henna Virkkunen, vice-présidente exécutive de la Commission européenne, a précisé que Frontex devrait déposer une candidature. Un mandat de surveillance et un accès prioritaire aux circuits de modération sont deux prérogatives différentes. La première ne suffit pas à établir que les conditions de la seconde sont réunies.

Pour les plateformes, la conséquence serait néanmoins tangible. Les alertes de l’agence entreraient dans une file de traitement prioritaire. Le rapport de force ne se jouerait pas seulement dans la définition des contenus interdits, mais aussi dans la capacité d’un acteur public à attirer rapidement l’attention des équipes de modération sur certaines publications.

Définir les contenus visés, pas seulement l’objectif poursuivi

La lutte contre les réseaux de passeurs ne fait pas disparaître la difficulté de qualification. Une publicité proposant une traversée clandestine, une information sur une route migratoire, un témoignage ou un commentaire politique ne remplissent pas la même fonction. Les distinguer exige davantage qu’une référence générale à l’encouragement des entrées irrégulières.

C’est sur ce périmètre que portent plusieurs réserves parlementaires. L’eurodéputé italien Brando Benifei distingue la suppression d’annonces de passeurs d’une surveillance plus étendue de l’expression en ligne. Le député polonais Piotr Müller demande également de circonscrire le mandat aux réseaux criminels, plutôt qu’aux opinions sur l’immigration. Ces positions convergent sur la nécessité d’une délimitation, malgré leurs différences politiques.

La surveillance numérique de Frontex soulève ainsi une question de compétence autant que de liberté d’expression. L’agence possède une spécialisation dans les frontières et les flux migratoires. Cette expertise ne règle pas, à elle seule, l’évaluation juridique d’un message, de son contexte ou de son éventuel caractère illicite.

L’association de défense des droits numériques EDRi, par la voix de son conseiller Jan Penfrat, conteste le risque d’utiliser le dispositif des signaleurs de confiance pour contourner les garanties procédurales applicables à l’expression en ligne. Le point central est celui du contrôle : qui vérifie la qualité des signalements, comment les erreurs sont-elles corrigées et quelles possibilités de contestation subsistent pour les utilisateurs ?

Une extension du contrôle migratoire par les outils numériques

Le projet s’inscrit dans une refonte plus large de Frontex, comprenant une extension proposée de ses capacités en matière d’éloignement. Le volet numérique mérite toutefois d’être examiné séparément. Il introduirait l’agence dans un espace où les décisions de sécurité publique rencontrent les règles des plateformes et les droits de leurs utilisateurs.

Certains élus soutiennent cette adaptation sous conditions. L’eurodéputée irlandaise Regina Doherty juge nécessaire de mieux répondre à l’usage des réseaux sociaux par les passeurs, tout en demandant un cadre juridique clair. L’Allemand Andreas Schwab privilégie, lui, l’utilisation des instruments existants du DSA plutôt qu’une multiplication des dispositifs.

Un précédent invite à examiner les garanties avant le déploiement. En 2019, un appel d’offres de Frontex portant sur la surveillance des réseaux sociaux avait été retiré après des critiques relatives à la vie privée. Cet épisode ne suffit pas à juger le nouveau projet, mais il montre que la collecte d’informations en ligne par une agence frontalière constitue un enjeu ancien, distinct de la seule modération des annonces criminelles.

La portée de la surveillance numérique de Frontex dépendra donc des limites inscrites dans le texte final : catégories de contenus recherchées, données traitées, durée de conservation et contrôle des signalements. Pour les utilisateurs comme pour les plateformes opérant en France, le changement essentiel serait l’entrée d’un acteur du contrôle migratoire dans le traitement prioritaire de la parole en ligne. C’est à cet endroit précis que devront être vérifiables ses compétences et ses obligations.

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