Veille La paix dépend aussi des Européens
Ukraine : les Européens opposent leurs leviers au tête-à-tête Trump-Poutine
Washington peut relancer les discussions avec Moscou, mais ne dispose pas de tous les instruments d’un accord. À Berlin, Friedrich Merz et Volodymyr Zelensky rappellent les compétences qui restent européennes.
Les États-Unis peuvent organiser une discussion avec la Russie sans pour autant disposer des moyens de mettre seuls en œuvre un règlement de la guerre. Les sanctions européennes, l’adhésion de l’Ukraine à l’Union et les engagements militaires des pays européens relèvent de décisions distinctes. C’est sur cette répartition du pouvoir que Friedrich Merz fonde sa demande de participation aux négociations sur l’Ukraine.
Recevant Volodymyr Zelensky à Berlin le 3 novembre, le chancelier allemand a défendu un rôle européen dans la définition d’un éventuel accord. Son argument ne porte pas seulement sur la représentation diplomatique : plusieurs dispositions d’un règlement nécessiteraient des décisions que Washington et Moscou ne peuvent prendre à la place des Européens.
Cette prise de position intervient avant une reprise annoncée des échanges entre Ukrainiens et Russes, sous médiation américaine, à Abou Dhabi la semaine suivante. Elle précède aussi une réunion organisée par la Commission européenne avec des représentants américains, ukrainiens et européens sur la reconstruction et l’avenir économique du pays. Deux discussions se développent ainsi en parallèle : les conditions d’un arrêt de la guerre et les moyens de rendre cet arrêt durable.
Dans les négociations sur l’Ukraine, le levier des sanctions
Le premier instrument européen est économique. L’Union possède son propre régime de restrictions contre la Russie. Les mesures qu’elle adopte ne se confondent pas avec celles des États-Unis, même lorsque leurs objectifs convergent. Un engagement américain à alléger la pression sur Moscou ne suffirait donc pas à supprimer les restrictions européennes.
Le Conseil de l’Union européenne présente les différents volets de ce dispositif, qui touche notamment les échanges, la finance et les personnes ou entités visées. Les décisions relevant de la politique étrangère et de sécurité commune reposent sur l’unanimité des États membres. Leur modification exige donc un accord politique européen, pas seulement un compromis russo-américain.
La participation européenne correspond ainsi à une capacité de décision indispensable à l’exécution d’un éventuel accord. Si un règlement devait comprendre une levée de sanctions, sa portée dépendrait aussi des mesures que les Européens accepteraient effectivement de retirer. Ce levier ne leur donne pas la maîtrise de la médiation, mais empêche de considérer leur concours comme acquis.
L’adhésion, une décision qui échappe à Washington et Moscou
Volodymyr Zelensky a placé une autre limite au pouvoir des négociateurs américains et russes : l’avenir européen de son pays. Le président ukrainien a rejeté l’idée qu’un accord puisse interdire à l’Ukraine de rejoindre l’Union. Cette perspective relève d’une procédure d’adhésion impliquant les institutions européennes et l’accord des États membres.
La distinction est essentielle. Une négociation sur un cessez-le-feu ne peut, à elle seule, produire une décision d’élargissement ni remplacer les consentements nécessaires. Inversement, Washington et Moscou ne disposent pas du pouvoir institutionnel d’arrêter ensemble la politique d’adhésion de l’Union.
Cette question engage davantage qu’un statut diplomatique. Le rapprochement avec l’Union détermine aussi les règles économiques, les conditions d’investissement et les relations commerciales futures de l’Ukraine. Les négociations sur l’Ukraine touchent donc à son ancrage économique de long terme, au-delà de la seule cessation des combats.
Des garanties qui supposent des capacités militaires
Le second levier européen se mesure sur le terrain. Friedrich Merz a annoncé une réunion à Berlin, le 19 novembre, des dirigeants de la Coalition des volontaires et de partenaires de l’Ukraine. L’objectif annoncé est de convenir d’un soutien militaire supplémentaire et de confirmer leur disposition à fournir des garanties de sécurité en cas de cessez-le-feu.
Cette coalition ne se confond pas avec les institutions de l’Union. Les sanctions, l’élargissement et les garanties militaires empruntent des circuits de décision différents. Parler d’une position européenne suppose donc de coordonner des compétences communautaires et des engagements nationaux, sans présumer qu’ils se traduiront automatiquement par une action commune.
Les besoins immédiats exposés par Volodymyr Zelensky rappellent cette contrainte matérielle. Les discussions à Berlin ont porté sur le manque de missiles intercepteurs pour la défense aérienne ukrainienne et sur un nouveau soutien à la flotte de chasseurs F-16. Une garantie politique ne remplace ni les équipements disponibles ni la capacité de les fournir dans la durée.
Le chancelier a également annoncé la préparation d’une aide supplémentaire pour l’hiver et appelé les autres Européens à accroître leur contribution. Aucun montant n’a été précisé dans ces déclarations. Il n’est donc pas possible, à ce stade, d’évaluer la répartition financière de cet effort ni son calendrier de livraison.
Être présent ne suffit pas à peser
Friedrich Merz a enfin contesté la perspective d’une invitation de Vladimir Poutine au sommet du G20 prévu en décembre à Miami. Il a posé une condition politique : toute discussion sur le sort de l’Ukraine doit associer son président. Le désaccord porte ici sur le format même de la négociation et sur la possibilité, pour les puissances organisatrices, d’en fixer seules les participants.
Pour les Européens, le défi est désormais de transformer leurs compétences en position commune. Ils disposent de leviers sur les sanctions, l’intégration économique et l’aide militaire, mais ces leviers sont répartis entre plusieurs institutions et gouvernements. Dans les négociations sur l’Ukraine, leur poids dépendra autant de cette coordination que de leur présence autour de la table.



