En Suède, l’accord de Tidö a déplacé le centre de gravité de la droite
Quatre ans après avoir rompu son isolement, l’extrême droite suédoise ne gouverne pas formellement, mais elle a imposé une part décisive de l’agenda de la coalition. Le vote teste la solidité de cette formule de pouvoir.
En Suède, l’élection du Riksdag du 13 septembre ne tranche pas seulement entre deux coalitions. Elle met à l’épreuve une méthode de gouvernement inaugurée en 2022 : donner à un parti placé à l’extrême droite, les Démocrates de Suède (SD), une capacité déterminante sur l’action publique tout en le maintenant hors du cabinet ministériel.
Cette architecture a reposé sur l’accord de Tidö, conclu entre les Modérés d’Ulf Kristersson, les Chrétiens-démocrates, les Libéraux et les SD de Jimmie Åkesson. La coalition gouvernementale ne détient sa majorité que grâce aux élus des SD. Ceux-ci n’occupent pas de portefeuille, mais participent à la définition des priorités et disposent d’un accès organisé au travail de la chancellerie.
Ce montage répondait à une contrainte arithmétique. Dans un Riksdag de 349 sièges élu à la proportionnelle, la droite traditionnelle ne pouvait espérer revenir au pouvoir sans composer avec la deuxième force politique issue du scrutin de 2022. Les SD avaient alors recueilli 20,5 % des suffrages, derrière les sociaux-démocrates et devant les Modérés. L’ancien cordon sanitaire était devenu coûteux pour la droite : le maintenir revenait à se priver d’une majorité possible.
L’accord de Tidö, un contrat de majorité sans ministres SD
L’accord de Tidö n’est donc pas une simple déclaration de soutien parlementaire. Il organise une négociation continue entre les quatre partis et donne aux SD un levier sur les textes relevant notamment de l’immigration, de la sécurité et de la justice pénale. Pour Ulf Kristersson, le bénéfice est la stabilité d’un exécutif qui a traversé l’intégralité de la législature malgré une avance très étroite. Pour Jimmie Åkesson, l’enjeu est différent : transformer un poids électoral en capacité effective d’orientation, sans porter directement la responsabilité ministérielle.
Le gouvernement souligne l’ampleur de son activité normative. Dans son bilan de trois années de mandat, publié par les services du gouvernement suédois, l’exécutif indique avoir préparé un volume de propositions législatives supérieur à celui de toute autre année depuis 2000. Ce chiffre ne dit pas, à lui seul, la portée des réformes ; il éclaire toutefois la fonction de l’accord de Tidö : convertir une alliance politiquement hétérogène en procédure de décision régulière.
Les mesures les plus visibles se concentrent sur deux terrains où les SD avaient construit leur crédibilité électorale. Face à la violence liée aux réseaux criminels, l’exécutif a engagé un durcissement pénal et l’extension de moyens d’enquête et de police. Sur l’immigration, il a réduit les conditions d’accès et de maintien au séjour, et porté une politique incitative au départ pour certaines personnes résidant légalement dans le pays. L’abaissement envisagé de l’âge de responsabilité pénale à 14 ans constitue, lui aussi, un marqueur de cette séquence.
Il faut distinguer ici l’influence des SD de l’adhésion de l’ensemble de la droite à leur programme. L’accord de Tidö a certes donné à leur agenda une traduction administrative et législative. Mais il a également accompagné un déplacement plus général des Modérés et d’une partie de leurs alliés sur l’immigration et la sécurité. La frontière qui séparait auparavant les partis de gouvernement du parti de Jimmie Åkesson s’est déplacée par les compromis de coalition, puis par l’exercice même du pouvoir.
Une opposition elle aussi gagnée par le durcissement
La recomposition dépasse la majorité sortante. Sous la direction de Magdalena Andersson, les sociaux-démocrates ont soutenu plusieurs mesures de fermeté en matière pénale et migratoire. Leur stratégie vise à ne pas laisser à la droite le monopole de la réponse aux inquiétudes liées à la criminalité, tout en maintenant une alternative sur les services publics, le travail et la protection sociale.
Ce choix réduit l’écart programmatique sur des sujets qui avaient servi de point d’entrée aux SD dans le système partisan. Il ne signifie pas l’effacement des clivages : l’opposition conteste l’orientation globale du gouvernement, notamment en matière climatique, et demeure divisée sur les alliances possibles. Il modifie néanmoins les termes de la compétition. Le débat porte moins sur l’opportunité d’un contrôle migratoire plus strict que sur son degré, ses garanties juridiques et les moyens budgétaires affectés à la sécurité et à l’intégration.
La politique climatique révèle une autre conséquence de la formule Tidö. La coalition a revu à la baisse certaines ambitions antérieures et privilégié la baisse du coût des carburants. Ce choix place les Libéraux, traditionnellement plus sensibles aux objectifs climatiques, dans une position inconfortable face à leurs partenaires. Il montre surtout qu’un accord de majorité ne se limite pas aux dossiers explicitement revendiqués par le parti pivot : il répartit les concessions entre tous les membres de l’alliance.
Le scrutin juge une formule de pouvoir
La question électorale n’est donc pas uniquement de savoir si les SD progresseront ou reculeront. Leur objectif politique peut être atteint même sans hausse spectaculaire, si aucun bloc ne peut gouverner sans négocier avec eux. Inversement, un recul de la coalition sortante ne ferait pas disparaître les transformations inscrites dans les lois, les administrations et les positions des autres partis pendant quatre ans.
Pour la Suède, l’enjeu immédiat est la capacité à former une majorité stable dans un paysage fragmenté. L’enjeu plus durable porte sur la normalisation institutionnelle d’un parti autrefois tenu à l’écart. L’accord de Tidö a démontré qu’un parti peut exercer une influence centrale sans entrer au gouvernement. Le scrutin déterminera si cette dissociation entre responsabilité ministérielle et pouvoir d’orientation demeure une exception de coalition ou devient un précédent durable du parlementarisme suédois.
