Édition · jeudi 17 septembre 2026 · N°160
École maternelle, le tournant gestionnaire

À la maternelle, l’État reprend la main par les programmes

La réécriture régulière des textes de maternelle ne relève pas seulement de la pédagogie. Elle révèle une transformation de la manière dont l’État gouverne les premières années de la scolarité et encadre le travail enseignant.

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Programmes de maternelle — à la maternelle, l’État reprend la main par les programmes

Le 7 mai 2026, le nouveau programme d’enseignement de l’école maternelle publié au Bulletin officiel est entré dans le calendrier de la rentrée 2026-2027. Depuis 1977, les objectifs assignés à cette école ont été réécrits à huit reprises. Le dernier texte est aussi le plus volumineux de la série.

Cette inflation documentaire ne constitue pas un simple détail de méthode. Elle marque le passage d’une institution longtemps transformée par les pratiques professionnelles, les associations et les inspectrices à une école davantage conduite par des prescriptions nationales. Les programmes de maternelle sont devenus un instrument de gouvernement : ils décrivent ce que les enfants doivent acquérir, à quel âge et selon quelle progression.

L’enjeu est institutionnel autant que scolaire. En fixant des attendus de plus en plus détaillés, l’administration centrale cherche à rendre homogène une école qui s’est construite dans des contextes locaux très différents. Elle redéfinit aussi la place des enseignants, des communes et des familles dans la fabrication des normes éducatives.

Les programmes de maternelle, un changement de centre de gravité

Le modèle de la maternelle française s’est stabilisé au début du XXe siècle. Le décret du 15 juillet 1921 a notamment encadré les effectifs, les horaires et les congés, tandis que la création de l’Association générale des institutrices d’école maternelle — l’Agiem — a fourni un espace de production et de diffusion des normes professionnelles.

Durant plusieurs décennies, l’évolution de l’institution ne passe donc pas par une réécriture régulière des textes officiels. Les pratiques se diffusent par les congrès, les revues, les expositions, la formation et le travail des inspectrices. Les éditeurs spécialisés participent eux aussi à la définition de la « bonne » pédagogie : manipulation, activités collectives, expression orale et distinction nette avec l’enseignement élémentaire.

Ce fonctionnement confère aux professionnelles une capacité d’initiative importante. Il ne signifie pas que l’État est absent. Les communes financent les bâtiments et les équipements, tandis que l’administration fixe le cadre général. Mais une part essentielle de la norme se construit dans le monde professionnel, au plus près des classes.

La période 1945-1970 correspond à une forte expansion matérielle. Le nombre d’écoles maternelles passe de 3 870 en 1948 à 18 486 en 1978. Dans le même temps, la taille moyenne des classes diminue, de 43 élèves en 1960 à 30 en 1980. Les données historiques de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance permettent de mesurer cette massification.

De l’accueil des jeunes enfants à la prévention de l’échec

La généralisation de la préscolarisation modifie le statut de la maternelle. En 1994-1995, la quasi-totalité des enfants de trois à six ans y sont scolarisés. L’école n’est plus seulement un lieu d’accueil et de socialisation ; elle devient le premier étage d’une trajectoire scolaire suivie par l’administration.

Cette évolution intervient dans un contexte précis : la massification du collège et du lycée fait de l’échec scolaire une question centrale de l’action publique. La loi Haby de 1975 assigne à la maternelle une mission de prévention des difficultés à venir. Les programmes de maternelle cessent alors d’être seulement des textes d’orientation pédagogique. Ils doivent contribuer à préparer les enfants aux apprentissages ultérieurs.

Le changement touche également les structures de pouvoir. Les inspections propres à la maternelle sont intégrées à l’inspection primaire et le monopole féminin de l’enseignement disparaît. L’autonomie d’un espace professionnel historiquement composé de femmes recule, même si le travail en maternelle demeure très largement féminisé.

Cette centralisation transforme la nature du contrôle. Dans une institution régulée par les collectifs professionnels, la conformité se discute dans les formations et les réseaux de métier. Dans une institution pilotée par des textes successifs, elle se vérifie à partir d’objectifs, de progressions et d’outils d’évaluation. La question n’est plus seulement de savoir si une classe fonctionne, mais si elle produit les acquisitions attendues au moment prescrit.

Évaluer plus tôt, gouverner plus finement

Le nouveau texte organise les objectifs d’apprentissage par âge. Cette présentation rend les attentes plus lisibles pour l’administration et les familles, mais elle introduit aussi un risque de standardisation. Plus les programmes de maternelle détaillent les étapes, plus les écarts entre enfants peuvent être interprétés comme des retards individuels plutôt que comme le produit de conditions sociales différentes.

La contradiction est ancienne. La maternelle a été conçue pour accueillir les enfants des classes populaires au nom d’un enfant supposé universel. Pourtant, ses normes pédagogiques ont largement été façonnées par des conceptions issues des milieux bourgeois : rapport au langage, familiarité avec les livres, autonomie dans les activités, usages culturels et manière de prendre la parole.

Après-guerre, l’institution s’est ouverte aux classes moyennes et supérieures, qui y ont recherché une éducation culturelle fondée sur la créativité, les arts et l’expression personnelle. Cette évolution a enrichi les pratiques, mais elle a aussi déplacé les critères de la réussite scolaire. Les enfants qui maîtrisent déjà les codes langagiers et culturels attendus disposent d’un avantage avant même que l’évaluation ne commence.

La succession des programmes de maternelle peut ainsi être lue comme une réponse administrative à une difficulté sociale. L’État cherche à corriger les inégalités en intervenant plus tôt. Mais en multipliant les attendus et les instruments de repérage, il peut également renforcer la comparaison entre enfants et accroître la pression sur les enseignants.

Le circuit de décision éclaire cette tension. Le ministère de l’Éducation nationale élabore le cadre, le Bulletin officiel le rend opposable dans l’institution, les inspecteurs accompagnent sa mise en œuvre et les communes fournissent une partie des conditions matérielles. Le texte national uniformise les objectifs, mais il ne supprime ni les différences de moyens, ni celles des publics, ni la marge de décision dans la classe.

Ce décalage entre uniformité des prescriptions et inégalité des situations constitue le point politique central. Réécrire un programme est rapide à l’échelle d’une administration. Transformer les conditions d’apprentissage — taille des classes, formation, présence d’agents, coopération avec les familles — exige des crédits, du temps et une évaluation indépendante des effets produits.

La huitième réécriture depuis 1977 ne dit donc pas seulement ce que l’école maternelle doit enseigner. Elle montre comment l’État français tente de rendre gouvernable une institution devenue stratégique dans la lutte contre les inégalités scolaires. Le débat à venir portera moins sur le volume du texte que sur la question de savoir qui définit les besoins de l’enfant et avec quels moyens cette définition sera appliquée.

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