La conquête du pouvoir commence en Saxe-Anhalt
Dans l’est de l’Allemagne, l’AfD ne prépare pas seulement une victoire électorale : elle teste une méthode de gouvernement. La Saxe-Anhalt pourrait devenir le premier terrain d’application de son projet national.
La Saxe-Anhalt est un petit Land, mais l’enjeu dépasse largement ses frontières. À quelques jours du scrutin régional du 6 septembre 2026, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) espère y obtenir sa première véritable expérience de gouvernement depuis sa création. Avec environ deux millions d’habitants, ce territoire de l’est allemand doit servir de banc d’essai à une stratégie conçue pour franchir le seuil du pouvoir fédéral.
Le pari est double. Il s’agit de mener une rupture suffisamment visible pour distinguer l’AfD des partis traditionnels, tout en évitant les désordres administratifs qui pourraient effrayer les électeurs modérés. Le parti veut montrer qu’il peut appliquer ses priorités dans l’immigration, la culture et l’audiovisuel public sans provoquer d’effondrement institutionnel.
Cette démonstration vise directement le cordon sanitaire maintenu par les autres formations allemandes, en particulier la CDU du chancelier Friedrich Merz. Si l’AfD parvient à gouverner sans crise majeure, ses dirigeants espèrent rendre plus difficile le refus d’une future coalition avec la droite radicale au niveau fédéral.
La conquête du pouvoir passe par l’administration
Le dispositif préparé par l’AfD ne repose pas uniquement sur un programme électoral. Le parti a identifié jusqu’à 200 postes de la fonction publique régionale susceptibles d’être confiés à des responsables politiquement fiables. Des candidats auraient été repérés dans plusieurs Länder, tandis que d’autres ont été formés à Berlin pour rejoindre les ministères de l’Intérieur et des Finances à Magdebourg.
L’objectif est de réduire le délai entre la victoire électorale et l’exécution des premières mesures. Dans le système allemand, les fonctionnaires de carrière ne peuvent pas être remplacés à volonté par un nouveau gouvernement. Les marges de manœuvre se situent plutôt au sommet des administrations : secrétaires d’État, directions de services et répartition des moyens.
Le projet a été structuré autour de la Black-Red-Gold Academy, créée par l’AfD pour préparer ses futurs cadres administratifs. Andreas Lichert, député régional en Hesse et informé des plans nationaux du parti, parle d’un processus de « restructuration ». La formulation est importante : il ne s’agit pas officiellement de purges, mais d’une réorganisation destinée à neutraliser les agents considérés comme susceptibles de ralentir ou de contester l’agenda du nouveau pouvoir.
Cette approche place l’AfD face à une contrainte juridique. Le droit allemand protège la fonction publique de carrière et limite l’influence directe d’un gouvernement sur les agents. Le parti ne pourrait donc pas congédier massivement les fonctionnaires existants. Il peut en revanche agir sur les nominations politiques, les budgets, les périmètres de compétence et l’accès à l’information.
Conquête du pouvoir : des mesures radicales, un emballage administratif
Le programme des cent premiers jours doit combiner des mesures à forte portée idéologique et des décisions plus consensuelles. L’AfD prévoit notamment une « task force » chargée des expulsions, réunissant des ministres régionaux et la police. Elle souhaite aussi réduire les financements accordés aux médias publics et placer davantage de restrictions sur les demandeurs d’asile.
D’autres propositions sont moins directement conflictuelles, comme l’augmentation des crédits destinés aux services d’incendie intervenant sur les axes autoroutiers. Cette juxtaposition n’est pas fortuite. Elle permet au parti de présenter son arrivée au pouvoir comme une gestion concrète des services publics, tandis que les transformations idéologiques avancent par secteurs.
Le volet culturel pourrait cependant déclencher des affrontements rapides. Le parti entend modifier l’enseignement de l’histoire contemporaine pour réduire la place accordée aux crimes nazis et supprimer des subventions à des œuvres jugées « anti-allemandes ». Ces mesures se heurteraient à la liberté artistique, aux compétences des institutions et, selon leur formulation, à des recours devant les tribunaux.
La branche de l’AfD en Saxe-Anhalt a déjà été classée comme organisation extrémiste par le service de renseignement intérieur du Land. Cette qualification ne constitue pas une interdiction électorale, mais elle pèse sur la capacité du parti à se présenter comme une force gouvernementale ordinaire. Le service de protection de la Constitution de Saxe-Anhalt documente les éléments qui fondent cette surveillance.
La conquête du pouvoir comme stratégie de normalisation
Ulrich Siegmund incarne la version électorale de ce projet. Le responsable régional, ancien vendeur de parfums, dispose d’une forte visibilité auprès des sympathisants de l’est du pays. Sa capacité à attirer des foules et à multiplier les photographies avec les électeurs contribue à personnaliser le parti et à détourner l’attention de ses composantes les plus radicales.
Cette personnalisation a une fonction institutionnelle : elle transforme une formation surveillée par les autorités en équipe supposée capable d’administrer. Hans-Thomas Tillschneider, l’un des architectes du programme régional, résume le calcul en parlant de la nécessité de légitimer les politiques de l’AfD par un « exemple pratique ».
La manœuvre comporte pourtant un risque pour le parti lui-même. Une majorité absolue au Parlement régional lui permettrait d’éviter les compromis de coalition, mais l’exposerait directement aux effets de ses décisions. À défaut de majorité, l’AfD devrait négocier avec d’autres formations, ce qui affaiblirait son récit de rupture tout en pouvant rapprocher progressivement la CDU de ses positions.
La conquête du pouvoir ne se joue donc pas seulement dans le décompte des voix. Elle se mesure à la capacité de l’AfD à contrôler les leviers administratifs, à absorber les recours et à convertir des mesures controversées en actes de gestion quotidienne. La Saxe-Anhalt pourrait ainsi devenir moins une exception régionale qu’un prototype : le lieu où la droite radicale allemande cherche à prouver qu’elle peut gouverner avant de demander à gouverner le pays.
Pour les partis traditionnels, le scrutin ouvre une question qui ne disparaîtra pas avec le résultat. Maintenir l’exclusion de l’AfD suppose de répondre à sa progression électorale sans lui laisser le monopole de la critique de l’État. Mais chaque coopération locale, chaque reprise de ses thèmes et chaque échec judiciaire peut aussi contribuer à sa normalisation. C’est cette bataille de légitimité, plus longue que la campagne régionale, qui se joue en Saxe-Anhalt.
