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Veille Aden, les ressources avant les frontières

Au Yémen, le contrôle des recettes redessine le rapport de force territorial

Tenir un territoire ne suffit pas : il faut en capter les recettes et financer ses forces. La recomposition du sud yéménite met cette dépendance au premier plan, sur fond de concurrence entre parrains régionaux.

Fragmentation du pouvoir yéménite — au Yémen, le contrôle des recettes redessine le rapport de force territorial (image générée par IA)
Illustration générée par IA

Au Yémen, la capacité d’un pouvoir à durer dépend du territoire qu’il occupe, mais aussi des revenus qu’il peut prélever. Les ressources pétrolières de l’Hadramaout, les recettes portuaires d’Aden et d’Al-Mukalla, ainsi que les échanges avec Oman constituent des bases matérielles de l’autorité. Leur contrôle détermine les moyens disponibles pour entretenir des forces, administrer une population et négocier avec les autres centres de pouvoir.

La fragmentation du pouvoir yéménite ne se résume donc pas à une opposition entre un nord houthiste et un sud séparatiste. Elle associe des appareils armés, des institutions concurrentes et des soutiens étrangers dont les intérêts ne coïncident pas. Dans le nord-ouest, Ansar Allah dispose d’un commandement relativement centralisé. Ailleurs, les autorités internationalement reconnues doivent composer avec plusieurs forces, dont certaines contestent le maintien d’un État unitaire.

La crise ouverte dans le camp sudiste entre décembre 2025 et janvier 2026 déplace cet équilibre. Le Conseil de direction présidentiel affirme avoir repris des zones importantes de l’Hadramaout et d’Al-Mahrah après une offensive du Conseil de transition du Sud (CTS). Ce changement revendiqué de contrôle touche directement les ressources sur lesquelles pourrait s’appuyer un projet indépendantiste.

La fragmentation du pouvoir yéménite se joue dans les recettes

Le clivage territorial actuel s’inscrit dans une histoire d’institutions distinctes. Avant l’unification de 1990, le nord était organisé autour de Sanaa, d’équilibres militaires et de réseaux tribaux. Le sud, dont Aden constituait le centre politique et maritime, avait connu la domination britannique puis un régime socialiste. L’unification a réuni ces territoires sans effacer leurs trajectoires ni leurs rapports différents à l’État.

La guerre de 1994 et la défaite des forces sudistes ont durablement nourri la contestation de la centralisation. À partir de 2007, les mobilisations du sud ont fait de l’autonomie, puis de l’indépendance, un horizon politique. Le projet fédéral envisagé après le départ d’Ali Abdallah Saleh devait répondre à ces tensions. La prise de Sanaa par Ansar Allah en septembre 2014 a interrompu cette tentative de réorganisation.

Depuis, deux mécanismes se superposent. Le premier est militaire : une autorité impose son contrôle sur une zone. Le second est fiscal : elle cherche à transformer cette occupation en revenus réguliers. Une frontière de fait ne devient une base de pouvoir durable que si elle permet de financer un appareil administratif et sécuritaire. Cette distinction explique l’importance des territoires pétroliers et des villes portuaires dans les rivalités du sud.

Ces recettes ne doivent toutefois pas être assimilées à un budget disponible et unifié. Leur collecte, leur affectation et leur redistribution sont précisément des objets de conflit. Le contrôle d’un gouvernorat ne prouve pas, à lui seul, que son détenteur maîtrise l’ensemble des flux économiques qui le traversent.

Un mouvement sudiste contesté de l’intérieur

Créé en mai 2017 avec l’appui des Émirats arabes unis, le CTS a donné une organisation politique et militaire à la revendication séparatiste. Son implantation à Aden lui a permis de contester l’autorité du gouvernement reconnu, tout en appartenant au camp opposé aux houthistes. L’affrontement avec Ansar Allah n’a donc jamais supprimé la concurrence pour le pouvoir dans le sud.

L’offensive de décembre 2025 a étendu brièvement l’emprise des forces liées au CTS vers l’est. Les autorités présidentielles ont ensuite annoncé avoir repris des secteurs clés. Le 9 janvier 2026, des responsables du mouvement ont déclaré sa dissolution, une décision contestée par d’autres cadres. Le départ de son dirigeant, Aïdarous al-Zoubaïdi, pour Abou Dhabi a accompagné cette crise.

Il serait prématuré d’en déduire la disparition de la revendication sudiste. Une dissolution contestée ne démontre ni le démantèlement des forces locales ni l’effacement de leurs réseaux. Elle fragilise en revanche la capacité du mouvement à parler d’une seule voix et à convertir ses positions territoriales en pouvoir de négociation.

Cette séquence accentue la fragmentation du pouvoir yéménite plutôt qu’elle ne la résout. Les autorités reconnues peuvent revendiquer une reprise en main sans disposer pour autant d’un appareil homogène. Les acteurs locaux conservent leurs intérêts propres, notamment sur la répartition des recettes et l’organisation de la sécurité.

L’aide saoudienne comme levier de consolidation

La concurrence entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ajoute une contrainte extérieure à cet équilibre. Riyad soutient les autorités reconnues ; Abou Dhabi a appuyé le mouvement sudiste. Leurs partenaires yéménites ne défendent donc pas nécessairement la même architecture politique, même lorsqu’ils affrontent un adversaire commun.

Le 15 janvier 2026, l’Arabie saoudite a annoncé 500 millions de dollars de projets de développement dans les provinces méridionales. Cette somme désigne une promesse de projets, non une dépense déjà exécutée. Aucun calendrier de décaissement, détail de financement ou dispositif de contrôle n’est précisé dans les éléments disponibles. Elle ne peut donc pas être comparée rigoureusement aux recettes locales ni être assimilée à un budget annuel.

Le mécanisme politique reste identifiable : l’aide à la reconstruction offre à Riyad un moyen de soutenir les autorités qui administrent les territoires concernés. Son effet dépendra des bénéficiaires effectifs, des marchés attribués et de la continuité des services financés. Une annonce ne suffit pas à remplacer les ressources régulières dont un pouvoir local a besoin.

Un accord territorial ne suffirait pas

Dans le nord-ouest, Ansar Allah a consolidé un appareil associant institutions parallèles, prélèvements et contrôle sécuritaire. Les attaques contre le trafic commercial en mer Rouge, engagées à partir de 2023, ont ajouté une capacité de pression internationale à cette implantation intérieure. Pour les économies européennes, cette dimension maritime rend les rapports de force yéménites impossibles à traiter comme une affaire strictement locale.

Le Bureau de l’envoyé spécial du secrétaire général de l’ONU pour le Yémen porte le cadre de médiation politique. Mais une négociation sur les institutions devra aussi traiter les moyens matériels de leur fonctionnement : prélèvements, revenus des ressources, financement des forces et redistribution entre territoires.

La fragmentation du pouvoir yéménite restera ainsi difficile à réduire par une seule formule constitutionnelle. Une autonomie élargie ou un compromis fédéral supposerait des règles acceptées sur les recettes et leur contrôle. Tant que chaque acteur dépend de ressources territoriales et de parrains concurrents, reconnaître une autorité commune implique aussi de céder une part des moyens qui lui permettent aujourd’hui de s’en passer.

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