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Veille Le crédit à deux vitesses

Aux États-Unis, l’IA concentre le capital et déplace le risque financier

La course aux centres de données ne transforme pas seulement les capacités de calcul américaines. Elle modifie aussi la concurrence pour le crédit, l'électricité et les ressources nécessaires à leur construction.

Investissements dans l'IA — aux États-Unis, l'IA concentre le capital et déplace le risque financier (image générée par IA)
Illustration générée par IA

Les géants technologiques américains disposent d’un avantage dans la compétition pour les ressources : ils peuvent poursuivre leurs programmes d’équipement lorsque le coût du crédit contraint davantage les autres entreprises. Les investissements dans l’IA creusent ainsi un écart entre les acteurs capables de financer une expansion rapide et les secteurs dont les projets deviennent moins rentables à mesure que les taux augmentent.

Un rapport publié le 16 octobre 2026 par Open Markets Institute et Americans for Financial Reform Education Fund évalue à 745 milliards de dollars les dépenses d’investissement cumulées d’Alphabet, Amazon, Meta et Microsoft pour l’année 2026. Ce montant concerne les dépenses de ces quatre groupes : il ne doit pas être assimilé intégralement à des achats exclusivement destinés à l’intelligence artificielle.

L’ordre de grandeur reste révélateur. Il s’agit de dépenses annuelles portées par seulement quatre entreprises, et non d’un programme réparti sur une décennie. Mais leur montant ne suffit pas à mesurer un éventuel effet d’éviction. Celui-ci dépend des financements mobilisés, des ressources physiques consommées et des projets qui, ailleurs dans l’économie, sont retardés ou abandonnés.

Des investissements dans l’IA moins sensibles aux taux

Dans une note du 9 octobre 2026, l’économiste en chef d’Apollo Global Management, Torsten Slok, décrit une économie à deux vitesses. Les infrastructures numériques continuent d’attirer des capitaux, de l’électricité et de la main-d’œuvre, tandis que des activités comme le logement ou l’automobile subissent davantage le renchérissement du financement.

Le mécanisme tient notamment aux capacités financières des donneurs d’ordre. Un groupe disposant d’importantes ressources internes peut maintenir un projet sans dépendre entièrement d’un nouvel emprunt. Un promoteur immobilier, un ménage ou une entreprise industrielle doit plus souvent confronter immédiatement le coût du crédit au revenu attendu de son investissement.

Une même hausse des taux ne produit donc pas le même ajustement partout. Elle peut ralentir les secteurs les plus sensibles au crédit sans interrompre l’expansion des infrastructures de calcul. Les investissements dans l’IA peuvent alors continuer à mobiliser des ressources alors que les autres débouchés se contractent.

Cette lecture ne permet toutefois pas d’attribuer à l’intelligence artificielle toute hausse des rendements obligataires. La dette publique, les anticipations d’inflation et la politique monétaire influencent également les conditions financières. La concomitance entre l’essor des centres de données et les difficultés d’autres secteurs ne suffit pas, à elle seule, à établir une causalité unique.

Le capital rencontre des limites physiques

La concurrence ne se joue pas seulement dans les portefeuilles financiers. Un centre de données exige un terrain, des équipements informatiques, des capacités de raccordement et une alimentation électrique disponible. Il mobilise aussi des entreprises de construction et des compétences spécialisées. L’argent permet de commander ces ressources, mais pas nécessairement de les rendre disponibles sans délai.

Les séries du Bureau of Economic Analysis sur l’investissement et les actifs fixes permettent de replacer les dépenses informatiques dans l’ensemble de l’accumulation de capital américaine. La distinction entre équipements, bâtiments et investissement résidentiel est essentielle : acheter des serveurs et construire des logements correspondent à des actifs différents, dont les contraintes de financement et les usages ne sont pas interchangeables.

Lorsque plusieurs projets sollicitent les mêmes capacités locales, l’ajustement peut passer par les prix, les délais ou la sélection des clients. L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir combien les entreprises technologiques dépensent. Il est de déterminer quelles capacités supplémentaires sont effectivement créées, et quelles autres activités doivent attendre.

La dette redistribue l’exposition au risque

Un second déplacement concerne le porteur final du risque. Le rapport d’Open Markets Institute et d’Americans for Financial Reform Education Fund alerte sur les conséquences financières possibles d’un retournement du secteur. Le financement des infrastructures ne se limite pas aux bilans des grands groupes : il peut également mobiliser des prêts et des montages associant différents investisseurs.

Lorsqu’une créance est titrisée, les paiements attendus servent à rémunérer des titres acquis par d’autres acteurs. Le prêteur initial peut ainsi transférer une partie de son exposition. Des investisseurs institutionnels, notamment des fonds de pension, peuvent alors supporter une fraction du risque lié aux revenus futurs des installations.

Ce mécanisme ne rend pas une crise inévitable. La titrisation n’efface pas non plus automatiquement toute exposition du prêteur. Pour apprécier la solidité d’un montage, il faut connaître les garanties, les échéances, les engagements des locataires et la répartition des pertes éventuelles. Une comparaison avec les crédits immobiliers américains d’avant 2008 ne remplace pas cet examen.

Pour les acteurs français et européens, la question dépasse donc la course aux capacités de calcul américaines. Les investissements dans l’IA doivent aussi être regardés comme un ensemble de contrats, de besoins électriques et d’engagements financiers. Le volume annoncé renseigne sur l’ambition industrielle ; l’identité des financeurs et les garanties contractuelles indiquent qui supporterait un ralentissement de la demande.

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