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Veille La dissuasion à l’épreuve du sabotage

Drones et infrastructures : le scénario de Kuleba pour tester la solidarité européenne

Une attaque limitée peut produire des effets bien au-delà du site visé. L’ancien chef de la diplomatie ukrainienne alerte sur un scénario où la vulnérabilité des réseaux mettrait à l’épreuve la réponse collective européenne.

Infrastructures critiques en Europe — drones et infrastructures : le scénario de Kuleba pour tester la solidarité européenne (image générée par IA)
Illustration générée par IA

Un aéroport perturbé, une installation énergétique endommagée, une liaison de transport interrompue : une attaque limitée peut imposer des décisions politiques majeures sans prendre la forme d’une invasion. C’est le mécanisme décrit par Dmytro Kuleba, ancien ministre ukrainien des Affaires étrangères, lorsqu’il alerte sur une possible extension de la confrontation russe aux pays européens.

Son scénario porte moins sur la conquête de territoires que sur la capacité de Moscou à désorganiser des services essentiels et à éprouver la solidarité entre alliés. Les infrastructures critiques en Europe deviennent, dans cette lecture, un terrain où une opération matériellement restreinte pourrait produire un effet stratégique disproportionné.

Cette appréciation doit conserver son statut : il s’agit de l’analyse d’un ancien responsable ukrainien, pas de la démonstration d’un plan militaire russe établi. À la tête de la diplomatie de Kyiv entre 2020 et septembre 2024, Kuleba défend une réponse européenne plus ferme. Son avertissement pose néanmoins une question opérationnelle précise : comment répondre collectivement à une attaque dont les effets sont visibles, mais dont l’origine et la portée peuvent rester contestées ?

Les infrastructures critiques en Europe, enjeu de dissuasion

Kuleba ne décrit pas une offensive terrestre généralisée au-delà de l’Ukraine. Il envisage plutôt des frappes de drones contre des installations importantes de pays membres de l’OTAN. Leur fonction serait, selon lui, de mesurer les capacités de détection, la réaction des forces de sécurité et la détermination politique des gouvernements concernés.

L’ancien ministre s’appuie notamment sur la tentative d’attaque par drone contre l’aéroport de Leipzig, en Allemagne, survenue en août. Le gouvernement allemand a attribué cet incident à Moscou et demandé un réexamen de la sécurité des sites sensibles. Cette attribution gouvernementale doit être distinguée de l’interprétation plus large de Kuleba, qui y voit un signe de préparation à une confrontation avec les Européens.

Le mécanisme ne suppose pas nécessairement la destruction complète d’un équipement. Une interruption d’activité, un périmètre fermé ou des vérifications de sécurité peuvent suffire à immobiliser un site. L’effet économique dépend alors de sa place dans le réseau : un point de passage difficilement remplaçable transmet la perturbation aux entreprises, aux usagers et aux autres infrastructures qui en dépendent.

Pour les autorités européennes, la protection des infrastructures critiques en Europe dépasse donc la surveillance de chaque installation. Elle implique aussi des solutions de remplacement, des capacités de réparation et une coordination entre exploitants et pouvoirs publics. La vulnérabilité se mesure autant au délai de remise en service qu’à la possibilité d’empêcher une intrusion.

Attribuer l’attaque, puis décider ensemble

Dans le scénario de Kuleba, l’enjeu central est politique. Une attaque ponctuelle peut placer les alliés devant plusieurs décisions successives : identifier son auteur, qualifier sa gravité, choisir une réponse et maintenir une position commune. Un désaccord à l’une de ces étapes peut réduire la portée de la réaction collective.

Le cadre juridique de l’Alliance distingue la consultation de la défense collective. L’article 4 du Traité de l’Atlantique Nord prévoit des consultations lorsqu’un membre estime que son intégrité territoriale, son indépendance politique ou sa sécurité est menacée. L’article 5 porte sur l’assistance en cas d’attaque armée. Il prévoit que chaque allié prenne les mesures qu’il juge nécessaires, y compris l’emploi de la force armée.

Une consultation ne constitue donc pas, à elle seule, une riposte militaire. Inversement, le recours à la défense collective n’impose pas une réponse identique de tous les membres. La qualification d’une attaque et le choix des mesures restent des décisions déterminantes. C’est cette articulation entre faits techniques, appréciation politique et engagement collectif que des opérations limitées pourraient mettre sous tension.

Kuleba estime qu’une réaction essentiellement tournée vers la retenue encouragerait Moscou à poursuivre. Cette conclusion lui appartient. Elle ne supprime ni la nécessité d’une attribution solide, ni celle de maîtriser l’escalade. Pour les États européens, l’enjeu consiste à préparer des options de réponse avant l’incident, plutôt qu’à découvrir leurs divergences une fois un service essentiel interrompu.

En Ukraine, la pression passe déjà par les réseaux

L’avertissement européen de l’ancien ministre s’appuie aussi sur l’expérience ukrainienne. Les frappes russes décrites touchent les installations énergétiques, les transports et des sites civils. Kuleba prévoit un hiver particulièrement difficile et considère que ces attaques cherchent à affaiblir la capacité de résistance de la population comme le soutien extérieur à Kyiv.

Là encore, l’objectif politique est son interprétation. Le mécanisme matériel est plus directement observable : les réseaux urbains sont interdépendants. Une interruption électrique peut affecter le pompage de l’eau, l’assainissement, les communications ou le fonctionnement des bâtiments. Les dommages ne se limitent donc pas au seul équipement frappé.

Cette interdépendance transforme la réparation en enjeu stratégique. Rétablir une alimentation, préserver un itinéraire de transport ou maintenir un service municipal permet de limiter les conséquences d’une attaque sur l’ensemble de la société. Kuleba juge que la taille du pays et sa capacité d’adaptation empêcheront une paralysie générale, tout en anticipant un coût humain et matériel accru.

Le parallèle avec les infrastructures critiques en Europe ne signifie pas que les pays de l’OTAN se trouvent dans la même situation que l’Ukraine. Il souligne une dépendance commune à des systèmes dont l’arrêt peut rapidement dépasser le périmètre du site touché. Pour la France et ses partenaires, l’épreuve porterait à la fois sur la continuité des services et sur la capacité des institutions à prendre une décision commune malgré l’incertitude.

La portée de l’alerte tient finalement à cette articulation. Sécuriser une installation réduit sa vulnérabilité immédiate. Organiser sa remise en service limite les effets économiques. Préparer une réponse collective empêche qu’un incident local ne devienne, par les hésitations qu’il provoque, un levier politique durable.

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