Veille La concurrence se joue aussi au bilan
Éolien européen : le crédit d’ICBC soutient l’expansion chinoise
Le prix d’une turbine ne dépend pas seulement de l’usine qui la fabrique. Les financements accordés par la banque chinoise ICBC éclairent un autre levier de la compétition pour les infrastructures énergétiques européennes.
La conquête du marché éolien européen se joue aussi dans les banques. En finançant des acquisitions de parcs et les activités internationales d’entreprises chinoises, Industrial and Commercial Bank of China (ICBC) leur donne les moyens de s’implanter durablement. Le financement de l’éolien devient ainsi un enjeu de concurrence industrielle, au-delà du coût de fabrication des turbines.
Des notes internes et des dossiers bancaires couvrant la période 2016-2024 décrivent cette mécanique. Les entités londoniennes d’ICBC ont approuvé plus de 140 millions de dollars de prêts pour aider des entreprises publiques chinoises à acquérir des participations dans au moins seize parcs éoliens britanniques. Elles ont également facilité au moins 450 millions de dollars de financements pour les activités européennes d’entreprises énergétiques chinoises.
Ces montants ne constituent ni une mesure exhaustive du soutien bancaire chinois, ni un total à additionner : les périmètres peuvent se recouper. Une approbation de prêt ne prouve pas non plus son décaissement intégral. Ils documentent néanmoins un canal précis d’expansion : l’accès au crédit pour prendre pied dans les actifs énergétiques européens.
Le financement de l’éolien, levier de politique industrielle
ICBC est une banque commerciale sous contrôle public chinois. Dans les dossiers concernés, ses équipes londoniennes rattachent régulièrement les opérations aux priorités industrielles nationales, notamment aux Nouvelles routes de la soie et au programme Made in China 2025. Le crédit est présenté comme un moyen d’accompagner l’internationalisation d’entreprises jugées stratégiques.
Une note interne de 2021 place ainsi ICBC au premier rang des banques commerciales finançant les marchés chinois du solaire et de l’éolien. Cette appréciation émane de la banque elle-même. Elle indique l’importance que ses équipes accordent à ces filières, sans suffire à établir les conditions financières de chaque contrat.
La distinction compte pour l’analyse concurrentielle. Un prêt bancaire n’est pas, par nature, une subvention. Son éventuel avantage dépend notamment du taux, des garanties exigées, de sa durée et du risque effectivement assumé par le prêteur. Un financement plus favorable que celui accessible sur le marché peut toutefois réduire le coût du capital d’un industriel et lui permettre de proposer des conditions commerciales plus compétitives.
Le rapport de l’OCDE sur les soutiens publics dans les chaînes de valeur solaire et éolienne, publié en 2025, fournit un cadre pour examiner ces interventions. L’enjeu dépasse les aides inscrites directement dans un budget public : il porte aussi sur les conditions économiques dans lesquelles les entreprises mobilisent leurs capitaux.
Goldwind, au centre de l’examen européen
Goldwind figure parmi les clients d’ICBC. Coté à Shenzhen et à Hong Kong, le fabricant de turbines compte des entités publiques chinoises parmi ses principaux actionnaires. Son poids mondial contraste avec une implantation encore limitée sur le marché européen, où les fournisseurs européens restent dominants.
La Commission européenne examine les soutiens dont bénéficie le groupe au titre du règlement sur les subventions étrangères. Dans son annonce concernant Goldwind, elle évoque des subventions, des avantages fiscaux et des financements préférentiels susceptibles d’avoir permis des offres moins élevées et l’obtention de davantage de projets dans l’Union.
Il s’agit de soupçons soumis à enquête, non d’une infraction établie. L’existence d’une relation bancaire avec ICBC ne démontre pas, à elle seule, une distorsion du marché. Goldwind affirme publiquement respecter les lois des pays où l’entreprise exerce ses activités. Pour la Commission, la difficulté consiste à identifier les contributions financières étrangères, puis à déterminer leurs effets sur la concurrence.
Le financement de l’éolien pose donc un problème de comparaison : deux turbines peuvent être proposées sur le même marché sans que leurs fabricants supportent un coût du capital équivalent. Mais cet écart doit être documenté contrat par contrat, et non déduit de la seule nationalité du fournisseur.
Acquérir des parcs, installer une présence durable
Les opérations britanniques illustrent une autre voie que la vente d’équipements. Acheter des participations dans des parcs existants procure une exposition aux revenus de production électrique et une place dans l’écosystème local. Cela peut faciliter l’apprentissage d’un marché, les relations avec les partenaires et la préparation d’investissements ultérieurs.
Une participation dans un parc ne signifie cependant pas le contrôle de ses équipements ou de son exploitation. Les droits de gouvernance, les contrats de maintenance et le choix des fournisseurs doivent être examinés séparément. Les dossiers de financement ne permettent pas de confondre ces différents niveaux de pouvoir. Les actifs britanniques relèvent par ailleurs d’un cadre distinct de celui du marché intérieur de l’Union européenne.
Pour les Européens, le dilemme est structurel. Accélérer les installations renouvelables suppose de mobiliser des capitaux et de maîtriser les coûts. Préserver une base industrielle suppose aussi que les fabricants puissent investir, entretenir leurs capacités et rester compétitifs face à des concurrents bénéficiant éventuellement de conditions financières plus favorables.
La dépendance ne se mesure donc pas uniquement à l’origine des turbines installées aujourd’hui. Elle se construit dans la capacité future à fournir des équipements, des pièces et des services. Le financement de l’éolien est l’un des mécanismes qui déterminent cette capacité. L’examen européen devra distinguer le crédit commercial ordinaire du soutien public susceptible de modifier durablement la structure du marché.



