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Veille Services secrets, la limite offensive

Face à Moscou, la France doit distinguer contre-ingérence et action clandestine

Expulser un agent, surveiller un réseau ou entraver une opération ne produit pas le même effet. Face aux ingérences russes, l'enjeu français porte autant sur la décision politique que sur les capacités des services.

Contre-ingérence française — face à Moscou, la France doit distinguer contre-ingérence et action clandestine (image générée par IA)
Illustration générée par IA

Le pouvoir d’un service de renseignement ne se mesure pas seulement aux informations qu’il recueille. Il tient aussi à sa capacité à empêcher un adversaire d’agir. Face aux activités hostiles russes, la contre-ingérence française doit arbitrer entre deux objectifs parfois contradictoires : conserver un réseau sous surveillance pour comprendre son fonctionnement, ou interrompre son activité pour protéger les personnes et les intérêts visés.

Une expulsion réduit les moyens immédiatement disponibles d’un service étranger. Mais elle met également fin à une possibilité d’observation. À l’inverse, laisser un agent identifié poursuivre ses contacts peut renseigner sur ses objectifs, ses méthodes et ses relais. Cette surveillance ne garantit toutefois pas que tous les dommages pourront être empêchés.

La question n’est donc pas de choisir entre passivité et fermeté. Elle consiste à déterminer quel risque l’État accepte, pendant combien de temps et sous quelle autorité. Le passage éventuel à des opérations clandestines offensives ajoute un changement de nature : il ne s’agit plus seulement de neutraliser une activité sur le territoire national, mais d’agir contre les capacités d’un autre État.

Ce que la contre-ingérence française cherche à préserver

La protection ne concerne pas uniquement les secrets militaires. Les savoir-faire industriels, les travaux de recherche, les systèmes d’information et les décisions publiques constituent aussi des cibles. Un accès obtenu auprès d’un salarié, d’un laboratoire ou d’un prestataire peut ouvrir une voie vers une organisation beaucoup plus sensible.

La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) présente ainsi la lutte contre les ingérences étrangères et la protection économique parmi ses missions. Cette articulation est essentielle : la souveraineté dépend autant de la conservation des connaissances et des capacités de production que de la confidentialité des échanges gouvernementaux.

Pour une entreprise, le premier moyen de défense reste souvent peu spectaculaire : identifier les informations sensibles, limiter les accès, détecter les sollicitations inhabituelles et signaler les incidents. La prévention ne remplace pas le travail des services. Elle réduit les occasions dont un acteur étranger peut tirer parti et améliore les possibilités de détection.

Expulser un agent : une perte imposée, mais limitée

Le 11 avril 2022, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères a annoncé que six agents russes opérant sous couverture diplomatique avaient été déclarés persona non grata, après une enquête de la DGSI. Cet épisode illustre un mécanisme précis : l’enquête identifie une activité clandestine, puis la décision diplomatique retire aux personnes concernées la possibilité de poursuivre leur mission dans les mêmes conditions.

Une telle mesure produit plusieurs effets. Elle prive le service visé de personnels et de contacts établis. Elle rend publique une capacité de détection. Elle peut aussi obliger l’adversaire à revoir ses procédures et à consacrer des ressources à la reconstitution de son dispositif.

Son efficacité ne doit cependant pas être confondue avec une disparition de la menace. L’expulsion d’agents sous couverture diplomatique ne supprime ni les communications à distance ni les possibilités de recrutement d’intermédiaires. Le nombre de personnes expulsées ne suffit donc pas à mesurer la réduction réelle des capacités adverses. Il faut aussi considérer les réseaux désorganisés, les accès perdus et les opérations empêchées.

L’expérience antiterroriste ne constitue pas une doctrine automatique

Les opérations menées contre des organisations djihadistes ont développé des compétences de renseignement, de coordination et d’intervention. Leur transposition à un affrontement entre États ne peut pourtant pas être présumée. Les territoires d’action, les cadres juridiques, les protections dont disposent les cibles et les conséquences diplomatiques diffèrent.

Une opération contre les capacités d’un État peut susciter des représailles contre des intérêts français, sur le territoire national ou à l’étranger. Elle peut également affecter des partenaires qui n’ont pas participé à sa préparation. Son résultat immédiat doit donc être apprécié avec ses conséquences possibles, et non isolément.

Pour la contre-ingérence française, la distinction décisive sépare la connaissance de la menace, son entrave et l’action clandestine extérieure. Ces fonctions peuvent se compléter. Elles ne relèvent pas pour autant d’une autorisation générale et indifférenciée. La DGSI et la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) disposent de missions distinctes ; les associer dans une stratégie exige des objectifs et des responsabilités explicites.

La décision politique avant la démonstration de capacité

Une posture plus offensive ne se résume pas à disposer de personnels capables d’intervenir. Elle suppose de définir l’effet recherché : interrompre une opération identifiée, protéger une infrastructure, désorganiser un réseau ou dissuader sa reconstitution. Chacun de ces objectifs appelle des moyens et une appréciation du risque différents.

La contre-ingérence française gagnerait ainsi à être évaluée sur sa capacité à préserver durablement les fonctions essentielles du pays, plutôt que sur la visibilité de ses réponses. Cela implique de relier le renseignement aux administrations, aux entreprises et aux organismes de recherche, sans diffuser au-delà du nécessaire les informations qui permettraient d’identifier les sources.

Le véritable seuil politique se situe dans l’autorisation donnée aux services : quelles actions, contre quelles capacités, avec quelles limites et quel contrôle. Une opération réussie sur le plan technique peut produire un coût stratégique supérieur au bénéfice attendu. La préparation d’une réponse à Moscou engage donc d’abord la capacité de l’État à fixer une ligne d’action, puis à en assumer les conséquences.

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