Veille Soigner sous contrainte stratégique
Hôpitaux et médicaments : l’Europe face aux vulnérabilités de guerre
Disperser les capacités de soins, prévoir des espaces souterrains, sécuriser les médicaments : l’expérience ukrainienne déplace la préparation sanitaire vers les choix d’infrastructure et de fournisseurs.
Un hôpital disponible sur le papier peut devenir inutilisable si son alimentation électrique, son accès à l’eau ou ses livraisons de médicaments sont interrompus. C’est cette vulnérabilité que les interventions au Forum européen de la santé de Gastein ont placée au centre de la préparation européenne. L’enjeu dépasse la capacité d’accueil : il concerne la continuité des soins lorsque plusieurs ressources essentielles manquent simultanément.
Petter Iversen, président du Comité des chefs des services de santé militaires de l’OTAN, a appelé à accélérer cette préparation. Il a évoqué la dispersion géographique des installations, leur dissimulation et l’utilisation d’espaces souterrains. Ces propositions ne constituent pas l’annonce d’un programme européen de construction. Elles désignent des choix à intégrer dans la conception des infrastructures, à partir de l’expérience d’un système de santé ukrainien soumis aux attaques.
La protection des infrastructures sanitaires devient ainsi un enjeu de capacité étatique. Un État doit pouvoir prendre en charge une population civile tout en répondant à des besoins militaires supplémentaires. La résistance du bâtiment ne suffit pas : personnels, équipements, réseaux et produits de santé doivent rester accessibles au même moment.
Repenser la protection des infrastructures sanitaires dès la construction
Le premier mécanisme proposé par Petter Iversen consiste à réduire la concentration des capacités. Répartir les installations sur un territoire plus large limite le risque qu’une attaque neutralise un ensemble de services. Mais cette dispersion impose aussi des contraintes : acheminer les patients, organiser les transferts et maintenir des équipes capables d’intervenir sur plusieurs sites. Elle ne se résume donc pas à déplacer des lits.
Le deuxième levier porte sur les espaces protégés. Petter Iversen a donné l’exemple d’un parking souterrain qui pourrait accueillir une activité hospitalière en situation de crise, à condition de disposer d’une alimentation électrique et de réserves ou d’un accès à l’eau adaptés. Le principe est celui d’un usage prévu en amont, plutôt que d’une conversion improvisée après une attaque.
Cette approche modifie le contenu des décisions immobilières. Prévoir une fonction sanitaire de secours suppose de définir les besoins techniques avant la construction et d’identifier qui assurera l’entretien des équipements. Un espace souterrain n’est pas, à lui seul, un hôpital de repli. Sa capacité réelle dépend de son aménagement, des ressources disponibles et des modalités d’activation.
La protection des infrastructures sanitaires engage donc plusieurs autorités : celles qui planifient les soins, celles qui construisent les bâtiments et celles qui organisent la réponse de sécurité civile. Sans coordination, un ouvrage peut être protégé physiquement tout en restant inadapté à la prise en charge des patients.
Les médicaments, autre point de rupture
La continuité des soins dépend également de chaînes industrielles situées hors du territoire européen. Petter Iversen a souligné les risques liés aux dépendances pharmaceutiques envers des pays comme la Chine. Son propos porte sur la disponibilité des produits en cas de crise majeure, sans établir de liste de médicaments concernés ni chiffrer la part de ces dépendances.
Le mécanisme est distinct de celui d’une attaque contre un hôpital. Ici, le point de rupture peut se trouver chez un fabricant, dans une étape de production ou sur un trajet logistique. Un établissement intact peut perdre une partie de sa capacité de traitement si un produit indispensable ne lui parvient plus. Sécuriser les bâtiments et sécuriser les fournitures répondent donc à deux risques complémentaires.
Réduire cette exposition exige de distinguer les produits, leurs fournisseurs et les possibilités de substitution. Diversification, stocks et capacités de production ne répondent pas aux mêmes délais. Les interventions de Gastein ne détaillent toutefois ni financement, ni calendrier industriel, ni répartition des responsabilités. L’appel à diminuer les dépendances reste, à ce stade, une orientation de préparation plutôt qu’un dispositif opérationnel annoncé.
Une résilience qui dépasse le scénario militaire
Jarno Habicht, représentant sortant de l’Organisation mondiale de la santé en Ukraine, a insisté sur un problème commun à plusieurs crises : l’augmentation des besoins médicaux peut coïncider avec la perte d’électricité. Guerre, séisme, chaleur extrême ou cyberattaque produisent des perturbations différentes, mais peuvent tous réduire les moyens disponibles au moment où les patients affluent.
Cette lecture rejoint le cadre de résilience présenté par l’OTAN, qui inclut notamment la capacité à faire face à un grand nombre de victimes et la continuité des services essentiels. Elle n’efface pas la responsabilité des autorités sanitaires civiles. Elle souligne leur interdépendance avec les réseaux d’énergie, les transports et la préparation nationale aux crises.
Selon Petter Iversen, les pays proches du flanc oriental de l’Alliance disposent d’une perception plus aiguë des menaces russes et de plans de préparation plus avancés. Ce constat ne permet pas de classer tous les systèmes européens. Il indique en revanche que l’exposition géographique influe sur la place accordée à ces risques dans les décisions publiques.
Pour les États européens, dont la France, la protection des infrastructures sanitaires se traduira surtout dans des arbitrages concrets : exigences techniques des futurs bâtiments, organisation des sites de repli, continuité énergétique et choix des fournisseurs. La prochaine étape mesurable sera le passage de ces principes à des capacités entretenues, testées et mobilisables. C’est à cette condition qu’une installation prévue pour la crise pourra effectivement fournir des soins.



