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Décryptage Brésil, affaires et pouvoir

Brésil : JBS, le Mercosur et les réseaux d’influence derrière la réélection de Lula

C’est un géant brésilien dont les réseaux d’influence interrogent au lendemain de la réélection de Lula. Contrôlé par les frères Batista, JBS, premier producteur mondial de protéines animales, entretient des liens historiques avec les cercles du pouvoir brésilien et dispose de relais jusqu’à Washington. L’accord UE-Mercosur, soutenu par Lula, pourrait rapporter gros à ce mastodonte de l’agroalimentaire.

Premier producteur mondial de viande, JBS figure parmi les grands bénéficiaires potentiels de l’accord entre l’Union européenne et le Mercosur. Ses propriétaires, les frères Batista, entretiennent depuis des années des relations étroites avec les cercles du pouvoir brésilien et disposent de relais jusqu’à Washington. Après la réélection de Lula, une question mérite d’être examinée : jusqu’où les intérêts économiques du géant agroalimentaire ont-ils pesé dans la séquence politique brésilienne ?

La victoire de Luiz Inácio Lula da Silva, le 25 octobre 2026, n’est pas seulement un événement politique. Elle intéresse directement les grandes multinationales brésiliennes, dont certaines ont beaucoup à gagner de la continuité des orientations commerciales du président.
Au premier rang figure JBS, le géant mondial des protéines animales, contrôlé par la famille Batista. Un groupe qui emploie plusieurs centaines de milliers de personnes dans le monde, opère sur les principaux continents et entretient depuis des décennies des relations complexes avec l’État brésilien.

L’enjeu est considérable : l’accord commercial UE-Mercosur, soutenu par Lula, ouvre de nouvelles perspectives aux exportateurs sud-américains de viande. JBS dispose précisément de la taille, des infrastructures et des réseaux commerciaux nécessaires pour en tirer profit.
Cette convergence d’intérêts invite à examiner les réseaux d’influence qui relient les grands groupes industriels aux pouvoirs politiques.

Mercosur : jusqu’à 1,7 milliard d’euros de profits supplémentaires pour JBS

Le principal enjeu porte sur le traité entre l’Union européenne et le Mercosur. Signé en janvier 2026 et appliqué provisoirement depuis le 1er mai, l’accord prévoit notamment un contingent de 99 000 tonnes de viande bovine bénéficiant d’un droit de douane réduit à 7,5 %, ainsi que 180 000 tonnes de volailles pouvant progressivement accéder au marché européen sans droits de douane.

Pour JBS, premier producteur mondial de viande, les perspectives sont majeures.
En mai 2025, une étude de l’institut néerlandais Profundo, publiée par Greenpeace, estimait que le groupe pourrait dégager jusqu’à 1,7 milliard d’euros de profits supplémentaires avant impôts, cumulés à l’horizon 2040, grâce aux nouvelles dispositions commerciales.
Il s’agit d’une projection reposant sur plusieurs hypothèses de volumes et de marges, et non d’un bénéfice garanti. Mais elle donne la mesure des intérêts en présence.

Le sujet préoccupe d’ailleurs certains parlementaires européens. En avril 2026, une initiative menée par le député belge Benoît Cassart alertait sur le risque de voir les grands groupes sud-américains capter une part disproportionnée des nouveaux contingents d’importation. Le nom de JBS figurait parmi les entreprises explicitement citées. La question ne porte donc pas seulement sur le libre-échange, mais sur la répartition de ses avantages économiques : les producteurs agricoles dans leur ensemble bénéficieront-ils de l’accord, ou celui-ci renforcera-t-il d’abord quelques champions industriels déjà dominants ?

Les frères Batista, des relations anciennes avec Lula

Les liens entre JBS et le pouvoir brésilien ne datent pas de cette élection. Sous les précédentes présidences de Lula, puis de Dilma Rousseff, JBS a connu une expansion spectaculaire, soutenue notamment par les financements de la Banque nationale de développement économique et social, la BNDES.

En 2014, selon une enquête de Folha de S.Paulo, JBS était devenu le premier financeur privé des campagnes électorales brésiliennes. Sur les 113 millions de reais de contributions recensées au début du mois de septembre, environ 80 % étaient destinés au Parti des travailleurs et aux formations de la coalition gouvernementale.

Cette histoire a également connu de sérieux développements judiciaires. En 2017, la holding J&F, propriétaire de JBS, signait un accord de clémence avec le ministère public fédéral dans plusieurs dossiers de corruption. Les conditions financières de cet accord ont ensuite fait l’objet d’importantes contestations et révisions judiciaires.
Ces précédents montrent combien les relations entre argent privé et pouvoir politique ont historiquement occupé une place centrale dans la stratégie d’expansion du groupe.

JBS, un instrument de diplomatie économique jusqu’à Washington

L’influence des Batista ne se limite pas au Brésil. En septembre 2025, Reuters révélait que Joesley Batista avait personnellement rencontré Donald Trump quelques semaines avant un rapprochement diplomatique inattendu entre Washington et Brasília. Selon plusieurs sources interrogées par l’agence, cette rencontre aurait contribué à infléchir le discours du président américain envers Lula. En mai 2026, Reuters rapportait à nouveau le rôle joué par Joesley Batista dans la préparation d’une rencontre entre les deux présidents. Le patron brésilien était ainsi devenu, au-delà de son rôle industriel, un intermédiaire diplomatique entre deux gouvernements pourtant opposés sur de nombreux sujets.

Cette capacité d’intermédiation constitue un véritable actif stratégique : pour une entreprise multinationale exposée aux droits de douane, aux réglementations sanitaires et aux décisions géopolitiques, l’accès aux chefs d’État peut avoir une valeur économique considérable. Et cette diplomatie n’est pas exclusivement favorable à Lula. Aux États-Unis, Pilgrim’s Pride, filiale contrôlée par JBS, avait versé cinq millions de dollars au comité d’investiture de Donald Trump en 2025. Une contribution sur laquelle la sénatrice démocrate Elizabeth Warren a publiquement demandé des explications. JBS semble ainsi privilégier une logique de puissance économique dépassant les appartenances partisanes.

Une influence sur l’élection de 2026 ?

C’est dans ce contexte que la réélection de Lula soulève une interrogation. Les frères Batista avaient des raisons économiques de souhaiter la préservation de l’ouverture commerciale du Brésil et de conditions favorables à l’application de l’accord UE-Mercosur.

Les relations privilégiées avec les autorités brésiliennes constituent également un atout dans un secteur dépendant des décisions publiques : autorisations sanitaires, ouverture des marchés étrangers, financements, infrastructures et accès aux contingents commerciaux.

Pour déterminer si ses dirigeants ont joué un rôle politique particulier dans la réélection de Lula, plusieurs investigations seraient nécessaires : examiner les contributions individuelles déclarées, identifier les éventuels financements indirects d’organisations politiques, documenter les rencontres avec les responsables de campagne et analyser les actions de représentation d’intérêts conduites pendant l’année électorale.

Le véritable enjeu : qui contrôle les dividendes du Mercosur ?

La réélection de Lula ne remet pas en place un accord commercial disparu : le dispositif UE-Mercosur était déjà partiellement appliqué avant l’élection. Elle peut toutefois contribuer à assurer la continuité de son déploiement et de la politique commerciale menée depuis Brasília.

Pour les entreprises exportatrices, la bataille se déplace donc vers les modalités d’application du traité : attribution des contingents, règles de certification, contrôles sanitaires et distribution des avantages tarifaires.
C’est peut-être ici que se joue le rapport de force le plus important. Le Brésil dispose avec JBS d’un champion industriel d’envergure mondiale, capable de mobiliser simultanément des ressources financières, commerciales, diplomatiques et politiques. L’Europe, de son côté, doit s’interroger sur la manière dont ses accords commerciaux peuvent renforcer certains concurrents étrangers déjà dominants, au détriment de ses propres filières agricoles.

Plus largement, le cas JBS pose une question fondamentale de guerre économique : lorsque les mêmes acteurs disposent d’un accès privilégié aux décideurs, participent à la diplomatie commerciale et bénéficient potentiellement de milliards d’euros d’avantages économiques, comment garantir la transparence du processus de décision ?

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