Veille Compétitivité contre sécurité
L’AfD veut renouer avec l’énergie russe au nom de l’industrie allemande
À Strasbourg, Alice Weidel a lié le redressement industriel allemand à un retour vers les hydrocarbures russes. Derrière l’argument des prix se joue la répartition des risques entre partenaires européens.
Rétablir l’accès aux hydrocarbures russes pour soutenir la compétitivité allemande : c’est le choix défendu par Alice Weidel devant des parlementaires européens à Strasbourg. La coprésidente de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) présente le gaz russe comme une condition du redressement industriel. Cette position remet au centre du débat une dépendance que l’Union européenne cherche à réduire depuis l’invasion de l’Ukraine.
L’enjeu dépasse le prix payé par les usines. Un retour vers les approvisionnements russes modifierait les recettes disponibles pour Moscou et les moyens de pression économiques dont disposent les Européens. Il poserait aussi la question du partage des risques : le bénéfice commercial attendu par les entreprises allemandes ne se confond pas avec l’appréciation de la menace russe en Pologne ou dans les autres États membres.
L’AfD reste un parti d’opposition. Les propositions exposées à Strasbourg ne constituent donc ni une décision du gouvernement allemand ni une modification du cadre européen. Elles dessinent néanmoins une ligne politique : faire du coût de l’énergie un argument contre les sanctions et contre une partie de l’intégration européenne.
Ce que le gaz russe représente dans le projet de l’AfD
Alice Weidel a présenté son raisonnement lors d’un déplacement au Parlement européen, à l’occasion d’un événement organisé par le groupe d’extrême droite Europe des nations souveraines. Selon elle, les entreprises allemandes ont besoin d’une énergie durablement disponible et peu coûteuse, que la Russie serait en mesure de fournir. Elle attribue aux sanctions la remise en cause du modèle économique allemand.
Cette lecture concentre sur un seul facteur des difficultés industrielles qui en combinent plusieurs. Le niveau des coûts énergétiques compte, mais les entreprises allemandes affrontent également la concurrence chinoise et les droits de douane américains. La promesse d’un approvisionnement moins cher ne suffit donc pas à établir qu’il restaurerait, à lui seul, la compétitivité industrielle.
La distinction entre prix et sécurité est également décisive. Un contrat peut offrir un avantage tarifaire tout en exposant l’acheteur à une interruption des livraisons ou à une dégradation des relations politiques. Présenter le gaz russe comme une ressource nécessairement fiable revient à laisser au second plan ce risque de dépendance. Or c’est précisément ce risque que la stratégie européenne cherche à limiter.
Il faut enfin distinguer l’argument politique de l’AfD du droit applicable. Les sanctions contre la Russie présentées par le Conseil de l’Union européenne regroupent plusieurs instruments, avec des restrictions qui varient selon les secteurs et les produits. Elles ne constituent pas un dispositif unique interdisant indistinctement tout échange énergétique. Une reprise des achats ne dépendrait donc pas d’un seul arbitrage : elle engagerait aussi les règles européennes, les contrats et la disponibilité des infrastructures.
Une divergence sur le partage du risque européen
La tension est apparue lorsque Tobiasz Bocheński, eurodéputé polonais membre du groupe des Conservateurs et réformistes européens, a interrogé Alice Weidel sur les inquiétudes de la Pologne face à la Russie. La dirigeante de l’AfD a répondu en donnant la priorité aux intérêts allemands et à la situation de l’industrie.
Cet échange fait apparaître deux échelles de calcul. La première porte sur les coûts immédiats supportés par les producteurs allemands. La seconde concerne les conséquences stratégiques d’une relation économique renouvelée avec Moscou. Réduire la facture d’un industriel et renforcer la sécurité d’un État voisin ne relèvent pas nécessairement du même arbitrage.
Le désaccord touche ainsi au fonctionnement même de l’Union. Les sanctions sont un instrument collectif, tandis que leurs effets économiques diffèrent selon les pays et les secteurs. Pour les remettre en cause au nom d’un intérêt national, il faut soit obtenir un changement de position des partenaires, soit contester le cadre commun qui rend ces mesures possibles.
La négociation sur l’Ukraine comme prolongement économique
Alice Weidel a également demandé l’ouverture rapide de négociations entre la Russie et l’Ukraine, en affirmant que les intérêts des deux pays devaient être pris en compte. Elle critique la place limitée des Européens dans les discussions et estime que leur position de négociation s’est dégradée avec la prolongation de la guerre.
Cette demande s’articule avec son programme énergétique, sans qu’un accord de paix suffise automatiquement à le réaliser. Un cessez-le-feu, un règlement politique et une levée des sanctions sont des décisions distinctes. Les responsables européens ont, pour leur part, posé comme exigences la participation de l’Ukraine aux décisions qui la concernent et l’existence de garanties de sécurité.
La proposition de l’AfD laisse donc plusieurs étapes ouvertes : les conditions acceptables pour Kyiv, les engagements de Moscou, puis les décisions européennes nécessaires à une éventuelle évolution des restrictions. L’annonce d’une négociation ne permet pas, à elle seule, de conclure au rétablissement des relations commerciales antérieures.
Une ligne qui complique les alliances de l’extrême droite
Le programme européen présenté par Alice Weidel prévoit aussi de réduire la Commission européenne, de remplacer le Parlement européen par une assemblée de délégués issus des parlements nationaux et de rechercher des dérogations pour l’Allemagne lorsqu’une politique commune ne pourrait être réformée à sa convenance. Une sortie de l’espace Schengen figure parmi les possibilités évoquées.
Cette architecture prolongerait institutionnellement la priorité donnée aux intérêts nationaux. Elle rendrait aussi plus difficile la construction d’une ligne commune lorsque les États évaluent différemment les gains commerciaux et les risques de sécurité.
La relation avec le Rassemblement national illustre cette difficulté. Le parti français a rompu avec l’AfD en 2024, sur fond de controverses concernant sa radicalité et ses positions sur la Russie. Alice Weidel affirme que des discussions existent pour dépasser les divergences. Cette déclaration ne vaut toutefois ni accord politique ni réconciliation confirmée par les deux formations.
Pour l’AfD, le gaz russe est ainsi davantage qu’une proposition d’approvisionnement : il devient un test de sa capacité à transformer une revendication industrielle allemande en coalition européenne. Le principal obstacle tient au décalage entre les avantages économiques qu’elle promet et les risques stratégiques que ses partenaires seraient appelés à accepter.



