Veille Entre Madrid et Paris, le passage obligé
Le corridor hydrogène franco-espagnol met les interconnexions à l’épreuve
Paris et Madrid affichent leur rapprochement, mais leur projet énergétique commun repose sur une infrastructure encore à construire. H2Med révèle une interdépendance : l’Espagne cherche un débouché, la France tient le passage.
Pour exporter de l’hydrogène vers le reste de l’Europe, la péninsule Ibérique doit résoudre une question de passage. Ses capacités de production envisagées ne suffiront pas à créer un marché si les infrastructures permettant de rejoindre les acheteurs situés plus au nord ne suivent pas. C’est cette interdépendance, davantage que le protocole d’une visite d’État, qui donne sa portée économique au déplacement d’Emmanuel Macron en Espagne, les 29 et 30 septembre 2026.
Le président français doit rencontrer Pedro Sánchez le 30 septembre. Paris et Madrid entendent donner une traduction concrète au rapprochement engagé par le traité de Barcelone, signé en 2023. Parmi les dossiers à suivre, le corridor hydrogène franco-espagnol H2Med occupe une place particulière : il ferait de la France à la fois un partenaire indispensable à l’Espagne et un point de passage vers d’autres marchés européens.
La visite peut produire des déclarations communes. Elle ne peut, à elle seule, régler les conditions de réalisation d’une canalisation, la disponibilité de l’hydrogène à transporter ou l’existence d’acheteurs prêts à s’engager. Le rapport de force se joue moins dans l’annonce du projet que dans la répartition de ses coûts et de ses bénéfices.
Le corridor hydrogène franco-espagnol, une dépendance réciproque
H2Med a pris forme après l’abandon de MidCat, projet de gazoduc à travers les Pyrénées. Le nouveau dispositif repose notamment sur BarMar, liaison sous-marine envisagée entre Barcelone et Marseille, et sur CelZa, connexion prévue entre le Portugal et l’Espagne. Son principe est de relier une production potentielle d’hydrogène dans la péninsule Ibérique aux réseaux et aux consommateurs d’autres pays européens.
Cette architecture modifie les termes de la négociation bilatérale. Madrid a besoin d’une sortie vers les marchés continentaux. Paris peut tirer parti du transit et de l’accès à une nouvelle source d’approvisionnement, mais doit aussi examiner ce que le projet implique pour ses propres réseaux et ses choix industriels. Pour l’un comme pour l’autre, un tracé annoncé n’équivaut ni à une capacité disponible ni à un contrat de fourniture.
Les ordres de grandeur avancés pour BarMar illustrent l’enjeu : son coût est estimé entre 2,1 et 2,5 milliards d’euros dans la présentation du projet. Il s’agit d’une estimation d’investissement, non d’une dépense déjà engagée. La question centrale est donc celle du financement effectif : quelle part reviendrait aux gestionnaires de réseaux, quels soutiens européens seraient mobilisés et quels engagements commerciaux permettraient de justifier la capacité construite ? Sans réponse sur ces points, la valeur stratégique de l’infrastructure reste prospective.
La Commission européenne inscrit les interconnexions dans sa politique de projets d’intérêt commun et d’intérêt mutuel. Ce cadre peut faciliter la coordination et l’accès à certains financements, sans supprimer les décisions que doivent prendre les porteurs du projet, les régulateurs et les investisseurs. La dimension européenne de H2Med tient précisément à cette articulation : les États défendent le corridor, tandis que sa réalisation dépend aussi de règles et de ressources définies à l’échelle de l’Union.
Un traité pour organiser la relation, pas pour construire les réseaux
Le traité de Barcelone donne à la France et à l’Espagne un cadre de consultations régulières. Il peut réduire le coût politique des désaccords en obligeant les deux gouvernements à se parler plus souvent. Il ne tranche cependant ni le financement des infrastructures ni la priorité à accorder à chacune d’elles. Le rail transfrontalier, les connexions énergétiques et la coopération industrielle appellent des arbitrages distincts, avec leurs calendriers et leurs administrations propres.
La ratification du traité en Espagne constitue par ailleurs un dossier politique intérieur. Les discussions autour de la présence éventuelle d’un membre d’un gouvernement auprès de l’exécutif de l’autre pays montrent que la proximité institutionnelle affichée par Paris et Madrid ne bénéficie pas d’un consensus automatique. Il faut distinguer cette controverse du sort des projets économiques : un cadre diplomatique facilite leur suivi, mais ne remplace pas leurs décisions d’investissement.
La visite comporte aussi une dimension spatiale, avec un passage annoncé au Centre satellitaire de l’Union européenne, près de Madrid. Ce choix rappelle l’étendue des domaines dans lesquels les deux gouvernements souhaitent coopérer. Sur le terrain énergétique, toutefois, la mesure du rapprochement sera plus tangible : elle se lira dans les capacités construites, les raccordements réalisés et les volumes effectivement acheminés.
Le corridor hydrogène franco-espagnol condense ainsi une relation qui n’est ni une simple concurrence ni une convergence acquise. L’Espagne cherche à transformer un potentiel de production en accès au marché européen. La France détient une position de passage, mais cette position n’a de valeur que si elle contribue à un réseau utilisé et financé. La prochaine étape ne sera pas une nouvelle formule de soutien mutuel : ce seront les engagements qui permettront de passer du tracé aux travaux.



