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L’Europe sort les armes : face à la Chine, la guerre économique change de dimension
Longtemps convaincue que le libre-échange constituait sa meilleure protection, l’Union européenne envisage désormais de faire de son marché intérieur une arme de puissance. Le 5 octobre, Emmanuel Macron et Friedrich Merz ont proposé à Bruxelles un dispositif inédit permettant de frapper rapidement les économies accusées de fausser la concurrence, jusqu’à leur fermer certains débouchés européens. Derrière cette initiative franco-allemande, une cible évidente : la Chine. Mais l’Europe peut-elle engager un rapport de force commercial avec Pékin sans mettre en péril ses propres intérêts industriels ?
Il aura fallu plusieurs décennies de mondialisation, une succession de crises industrielles et la montée en puissance de la Chine pour que l’Europe commence à changer de doctrine. Le 5 octobre 2026, Emmanuel Macron et le chancelier allemand Friedrich Merz ont adressé à Ursula von der Leyen une lettre appelant à renforcer considérablement les capacités de riposte économique de l’Union européenne.
Le constat est sévère : les instruments traditionnels de défense commerciale ne suffisent plus face aux stratégies de puissance déployées par certains partenaires. Subventions massives, dumping, manipulation des conditions de concurrence, restrictions d’accès aux matières premières : les échanges internationaux ne répondent plus seulement aux mécanismes du marché. Ils deviennent des instruments de domination. « Nous avons besoin d’un cadre global pour compléter notre boîte à outils avec de nouveaux instruments juridiques », écrivent les deux dirigeants.
La Chine n’est pas explicitement désignée dans leur courrier. Mais personne à Bruxelles ne se méprend sur la principale puissance visée.
Car le déséquilibre a pris des proportions considérables. Selon la Commission européenne, le déficit commercial de l’Union avec la Chine atteint désormais un milliard d’euros par jour. Une situation qui menace directement plusieurs piliers industriels européens : automobile, chimie, machines-outils, pharmacie et aéronautique.
Le 16 septembre, Ursula von der Leyen avait déjà donné le ton devant le Parlement européen : « Le second choc chinois est imminent. Nous le ressentons pourtant déjà. » La présidente de la Commission dénonçait une désindustrialisation qui touche désormais le cœur productif du continent.
Le marché unique comme arme de dissuasion
La véritable nouveauté de l’initiative franco-allemande ne réside pas dans l’annonce de droits de douane supplémentaires. Elle tient à une transformation plus profonde : faire de l’accès au marché européen un levier de coercition économique. Paris et Berlin proposent un nouvel instrument permettant à la Commission d’intervenir lorsqu’un pays tiers entretient des distorsions systémiques de concurrence. Les mesures pourraient concerner des produits, des secteurs entiers, voire aller jusqu’à l’exclusion de certaines activités du marché intérieur.
Surtout, les deux capitales souhaitent accélérer radicalement la décision. Leurs propositions prévoient que certaines contre-mesures puissent entrer en vigueur sauf opposition d’une majorité qualifiée des États membres. Une inversion de logique destinée à éviter les blocages politiques.
L’objectif est clair : pouvoir répondre en quelques jours à une offensive économique étrangère, là où les procédures européennes nécessitent parfois plusieurs mois.
Cette évolution rapprocherait Bruxelles des pratiques américaines, notamment des mesures commerciales prises au titre de la section 301, ou des restrictions chinoises sur les exportations de minerais critiques.
Pour la première fois, l’Europe semble envisager pleinement que sa principale force géopolitique n’est ni militaire ni diplomatique, mais commerciale : l’accès à un marché de près de 450 millions de consommateurs.
Encore faut-il transformer cette puissance théorique en capacité effective de sanction.
L’Allemagne, symbole d’un basculement historique
Le changement le plus significatif vient peut-être de Berlin. Pendant des décennies, l’Allemagne a défendu une mondialisation ouverte, dont son industrie exportatrice était l’une des principales bénéficiaires. La Chine représentait un immense débouché pour ses constructeurs automobiles, ses équipementiers et ses fabricants de machines.
Mais cette relation s’est progressivement retournée. Les entreprises chinoises, longtemps clientes ou partenaires, sont devenues des concurrentes capables de rivaliser directement avec les champions industriels allemands, y compris sur leur propre marché.
Le 2 octobre, la fédération allemande des constructeurs de machines, la VDMA, reconnaissait que les instruments européens existants ne permettaient plus de corriger efficacement les distorsions provoquées par les fournisseurs chinois.
Même l’industrie automobile allemande, traditionnellement hostile aux barrières commerciales, commence à accepter le principe de mesures défensives lorsque la concurrence est structurellement faussée.
Cette évolution constitue un signal stratégique majeur. Lorsque les industriels allemands, longtemps défenseurs de l’ouverture commerciale, réclament davantage de protection, c’est que l’équilibre économique qui fondait leur prospérité est profondément remis en cause.
Pour Paris, cette convergence ouvre une fenêtre politique rare. Pour Bruxelles, elle pourrait permettre de dépasser les divisions qui ont longtemps paralysé la politique commerciale européenne.
Pékin dispose aussi de ses armes
Reste une question essentielle : l’Union européenne peut-elle menacer la Chine sans s’exposer à des représailles considérables ?
Pékin conserve des moyens de pression redoutables. La dépendance européenne aux matières premières critiques constitue notamment une vulnérabilité majeure. Ursula von der Leyen rappelait en septembre que l’Union dépendait de la Chine à plus de 80 % pour de nombreuses matières premières stratégiques, et jusqu’à 90 % pour certaines terres rares.
Or ces ressources sont indispensables aux batteries, aux moteurs électriques, aux équipements militaires et à de nombreuses technologies industrielles.
La Chine pourrait également cibler les entreprises européennes présentes sur son territoire, limiter certains accès commerciaux ou engager des procédures contre des exportations européennes.
Le risque est donc celui d’une escalade asymétrique : Bruxelles peut restreindre l’accès à son marché, tandis que Pékin peut agir sur des dépendances industrielles dont l’Europe ne saurait se défaire rapidement.
Les auteurs du projet franco-allemand en sont conscients. Leur document appelle précisément à anticiper les représailles et à mesurer leurs conséquences pour chaque État membre.
Car une guerre économique ne se gagne pas seulement en infligeant des dommages à l’adversaire. Elle se gagne aussi en étant capable d’en supporter durablement le coût.
De la puissance réglementaire à la puissance stratégique
L’Union européenne dispose déjà d’instruments antidumping, antisubventions et d’un mécanisme anticoercition. Mais leur efficacité dépend autant de la volonté politique de les employer que de leur portée juridique.
Stéphane Séjourné, vice-président exécutif de la Commission chargé de la stratégie industrielle, estimait récemment que l’Europe n’utilisait ses outils existants qu’à « 10 % à 30 % de leur capacité ».
Le problème européen serait donc autant politique qu’institutionnel.
La nouvelle doctrine qui se dessine pourrait changer la nature même du projet européen. Jusqu’ici, Bruxelles cherchait principalement à organiser les conditions d’une concurrence équitable. Demain, elle pourrait utiliser délibérément ses instruments commerciaux pour modifier le comportement d’autres puissances.
Mais cette stratégie ne produira des résultats que si elle s’accompagne d’une véritable politique industrielle : investissements productifs, sécurisation des approvisionnements, innovation et diversification des chaînes de valeur.
Sans ces capacités, les sanctions commerciales risquent de protéger temporairement des industries dont les faiblesses structurelles demeureront intactes.
La proposition franco-allemande doit encore être traduite en textes législatifs et obtenir l’accord des institutions européennes. Rien ne garantit donc que l’arsenal annoncé puisse être déployé rapidement.
Une chose, cependant, apparaît désormais clairement : l’Europe commence à reconnaître que le commerce international est aussi un rapport de force. Après avoir longtemps cherché à civiliser la mondialisation par le droit, elle envisage de défendre ses intérêts par la puissance.
Toute la question est de savoir si elle acceptera d’en payer le prix.



