Veille Armement, la maîtrise des capacités
L’Ukraine entre dans les chaînes de production de la défense européenne
Le soutien militaire ne se joue plus seulement dans les stocks européens. En rapprochant réparation et fabrication du front, les industriels nouent avec l’Ukraine des dépendances appelées à durer.
Le pouvoir de soutenir une armée dépend autant des ateliers que des livraisons. Une pièce disponible, un véhicule réparé sur place ou une capacité d’assemblage locale peuvent réduire le temps pendant lequel un équipement reste inutilisable. C’est sur ce terrain que la coopération industrielle avec l’Ukraine change de nature : les industriels européens ne fournissent plus seulement des matériels, ils organisent aussi leur entretien et, progressivement, leur production avec des partenaires ukrainiens.
Cette évolution redistribue les rôles. Kiev cherche à disposer de capacités moins dépendantes des décisions successives de transfert d’armes. Les entreprises européennes développent des implantations et des relations techniques qui peuvent les inscrire durablement dans l’appareil de défense ukrainien. Les États partenaires doivent, eux, soutenir le front tout en reconstituant leurs propres capacités militaires.
Il ne s’agit pas encore d’un système industriel unifié. Les projets associent des opérations très différentes : réparation, fabrication de composants, assemblage, production de munitions ou développement de nouveaux équipements. Une implantation locale ne signifie donc pas, à elle seule, autonomie de production. La question décisive reste celle des compétences, des pièces et des droits effectivement transférés.
La coopération industrielle avec l’Ukraine dépasse les livraisons
Après l’invasion russe de février 2022, les États européens ont principalement puisé dans leurs arsenaux pour équiper les forces ukrainiennes. Ce soutien a constitué un ensemble hétérogène de systèmes, avec leurs exigences propres de formation, de pièces détachées et de maintenance. La diversité des matériels livrés a ainsi créé une charge industrielle qui se prolonge bien au-delà de leur transfert.
Ce modèle rencontre deux contraintes structurelles. Les stocks disponibles ne sont pas indéfiniment renouvelables. Et une chaîne de production ne peut pas augmenter instantanément ses cadences pour suivre la consommation du front. Les commandes doivent se traduire en machines, en fournisseurs mobilisables et en personnels qualifiés avant de devenir des équipements livrés.
La réponse européenne comporte donc deux dimensions : accroître les capacités de fabrication sur le continent et rapprocher certaines opérations du théâtre ukrainien. Le règlement européen de 2023 relatif au soutien à la production de munitions, dit ASAP, porte sur le premier volet. Il vise notamment à renforcer les capacités industrielles et à traiter les goulets d’étranglement. Ce cadre ne doit pas être confondu avec les partenariats bilatéraux d’implantation en Ukraine : augmenter la production européenne et développer une capacité ukrainienne sont deux démarches complémentaires, mais distinctes.
La maintenance, premier ancrage industriel
Les activités de réparation offrent un point d’entrée concret. Des centres situés en Pologne permettent de prendre en charge des matériels lourds à proximité de l’Ukraine. Installer ensuite des moyens sur le territoire ukrainien peut raccourcir certains circuits, même si cette proximité expose davantage les installations aux risques de guerre.
Rheinmetall a constitué une coentreprise avec Ukrainian Defense Industry, d’abord autour du soutien et de la réparation de véhicules blindés. Le partenariat s’étend également aux projets de production de munitions. KNDS a, de son côté, ouvert une filiale à Kiev pour accompagner le soutien de matériels, dont les systèmes d’artillerie CAESAR et les chars Leopard.
Ces implantations ont un effet qui dépasse le service après-vente. Un atelier local suppose des techniciens formés, une documentation accessible et un circuit de pièces. Il crée une relation durable entre le constructeur et l’utilisateur. Mais son périmètre doit être examiné précisément : réparer un sous-ensemble ne donne pas nécessairement la capacité de le fabriquer, ni celle de modifier sa conception.
La coopération industrielle avec l’Ukraine se mesure donc moins au nombre d’accords annoncés qu’aux opérations réellement réalisables sur place. La profondeur des stocks de rechange, la qualification des équipes et l’accès aux composants déterminent la disponibilité des armes davantage que le statut juridique d’une filiale.
Des chaînes régionales plutôt qu’une usine autonome
Le groupe tchèque Czechoslovak Group s’appuie sur des fournisseurs implantés en République tchèque, en Slovaquie et en Ukraine. Cette organisation illustre une autre dimension de l’intégration : la capacité ne réside pas nécessairement dans un établissement unique, mais dans un réseau de sites capables de fournir des composants et d’assurer différentes étapes de production.
Cette répartition peut rapprocher certaines opérations du besoin militaire tout en conservant d’autres activités hors du territoire directement exposé. Elle ne supprime cependant pas les dépendances. Une ligne d’assemblage reste tributaire des livraisons de ses fournisseurs. La maîtrise industrielle doit donc être appréciée à l’échelle de la chaîne entière, et non à partir du seul lieu où le produit final est achevé.
L’artillerie et les munitions rendent cette contrainte particulièrement visible. L’accélération recherchée concerne une succession d’opérations, pas seulement l’assemblage final. Pour les acheteurs publics, financer une capacité exige de distinguer la production théorique, la cadence effectivement atteinte et les approvisionnements nécessaires pour la maintenir.
L’innovation ouvre une seconde négociation
Les partenariats s’étendent aussi aux capteurs, aux drones et à la guerre électronique. Thales a notamment signé en juin 2024 des accords comprenant un projet de coentreprise ainsi que des prestations de services et de formation dans la guerre électronique. Le lien industriel ne porte alors plus uniquement sur l’entretien d’équipements déjà livrés, mais sur des capacités techniques susceptibles d’évoluer avec les besoins opérationnels.
Cette étape ouvre une négociation différente. Qui détient les droits sur les adaptations ? Qui peut produire, modifier ou exporter le système ? Les réponses ne peuvent être déduites d’une annonce de partenariat. Elles dépendent des contrats, des licences et des autorisations applicables. Pour Kiev comme pour ses partenaires européens, elles conditionnent la liberté d’action future.
La coopération industrielle avec l’Ukraine ne permet pas encore d’affirmer que le centre de gravité de toute l’industrie européenne de défense s’est déplacé vers l’est. Elle montre en revanche que l’organisation du soutien se transforme en organisation productive. Le prochain indicateur sera matériel : des ateliers opérationnels, des composants fabriqués, des personnels qualifiés et des équipements remis en service. C’est à cette échelle que se vérifiera le passage d’une assistance renouvelée à une capacité durable.



