Veille L'autorisation ne fait pas le marché
Or vénézuélien : la levée des sanctions ne suffit pas à relancer les ventes
Washington a rouvert une voie commerciale pour l'or vénézuélien. Six mois plus tard, le métal acheté par Trafigura attend toujours : entre la licence d'exportation et la vente, il reste à établir sa provenance.
Une autorisation de commercer ne garantit pas qu’une marchandise atteigne son marché. Six mois après l’assouplissement des restrictions américaines sur l’or du Venezuela, Trafigura conserve sous son contrôle le métal qu’il a acheté au pays. Le négociant ne précise ni la quantité acquise, ni le lieu de stockage, ni la raison pour laquelle cet or n’a pas encore été vendu aux États-Unis.
L’écart est important. En mars 2026, Washington présentait l’accord comme une reprise des échanges après des années de sanctions. Trafigura devait pouvoir acheter jusqu’à une tonne d’or doré, un produit semi-raffiné destiné à être traité puis commercialisé aux États-Unis. Ce plafond ne correspond pas à un volume effectivement acheté ou exporté. À ce stade, les exportations d’or vénézuélien se heurtent à une question que la décision politique ne règle pas à elle seule : comment établir le parcours du métal, de la mine à l’acheteur final ?
La difficulté n’est pas théorique. La licence américaine prévoit que les importateurs présentent une documentation sur leurs procédures de diligence raisonnable et sur la chaîne de garde de l’or. Il serait toutefois prématuré d’en déduire que les autorités américaines ont bloqué le stock de Trafigura. L’entreprise n’a pas donné de motif à son maintien en entrepôt.
Pourquoi les exportations d’or vénézuélien restent en attente
L’accord a été annoncé après une visite à Caracas du secrétaire américain à l’Intérieur, Doug Burgum, et ses rencontres, les 5 et 6 mars, avec la présidente par intérim Delcy Rodríguez. Trafigura s’est engagé à acheter exclusivement auprès de Minerven, l’entreprise minière publique vénézuélienne, et à mettre en place un dispositif d’approvisionnement responsable. Le gouvernement américain a, de son côté, assoupli les restrictions applicables à certaines transactions sur l’or.
Ces étapes encadrent la transaction, mais elles ne suffisent pas à documenter l’origine physique de chaque lot. Acheter à une entreprise publique identifie le vendeur immédiat ; cela ne démontre pas nécessairement dans quelles conditions le minerai a été extrait, regroupé et transformé. Pour un négociant, la question devient celle des pièces disponibles à chaque transfert de possession.
L’Office of Foreign Assets Control, l’organisme du Trésor américain chargé de l’application des sanctions, demande aux acteurs concernés de documenter leurs plans de diligence sur la chaîne d’approvisionnement. Cette exigence accompagne la réouverture partielle du commerce. Elle ne constitue pas, en elle-même, une preuve que l’or détenu par Trafigura serait d’origine illicite ou non conforme.
La marge de manœuvre américaine a changé rapidement au printemps 2026. Dans la même période, les autorités vénézuéliennes ont réorganisé Minerven et adopté des mesures destinées à attirer les investisseurs et à lutter contre l’extraction illégale. Une modification du droit et de l’organisation des entreprises publiques peut ouvrir l’accès au marché ; elle ne transforme pas immédiatement les pratiques dans les zones de production.
Le Sud minier, point faible de la traçabilité
Une grande partie de l’or vénézuélien provient du sud du pays, autour du bassin de l’Orénoque. Dans cette région, des groupes armés et des réseaux criminels exercent depuis des années un contrôle sur des sites d’extraction et imposent des prélèvements à des mineurs artisanaux. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a documenté des atteintes graves aux droits humains dans les zones minières, notamment des faits de traite et d’exploitation sexuelle.
Selon un suivi de terrain réalisé entre avril et août 2026 par l’organisation environnementale SOS Orinoco, les groupes armés illégaux continuent de jouer un rôle central dans l’économie du sud vénézuélien. L’organisation observe aussi la poursuite des dommages écologiques liés à l’extraction. Elle indique ne pas avoir constaté, sur les sites étudiés, l’arrivée d’opérateurs légitimes que la nouvelle licence américaine aurait rendue possible. Il s’agit d’une appréciation de terrain, non d’un audit des achats de Trafigura.
Pour sécuriser les exportations d’or vénézuélien, le défi consiste donc à relier des documents commerciaux à une chaîne matérielle vérifiable : site d’extraction, traitement, transport, stockage et exportation. Un changement de vendeur ou de régime de sanctions ne résout pas, à lui seul, les ruptures possibles de cette chaîne. Plus les circuits de collecte mêlent des productions d’origines différentes, plus cette démonstration devient difficile.
Cette contrainte touche également l’équilibre économique de l’opération. Le métal déjà acheté immobilise des ressources tant qu’il reste en stock. Sa destination commerciale demeure inconnue, tandis que les coûts de contrôle et le risque de non-conformité pèsent sur la possibilité de le raffiner et de le vendre. Faute d’informations sur les volumes, les prix et les dépenses engagées, il est impossible de chiffrer cette immobilisation.
Des recettes publiques sous surveillance
La reprise du commerce de l’or a aussi une dimension budgétaire pour Caracas. Un responsable américain affirme que des mécanismes de suivi s’appliquent, de manière générale, aux recettes provenant des produits exportés par l’État vénézuélien vers les États-Unis. Il indique que Washington travaille avec le gouvernement de Delcy Rodríguez à l’affectation de fonds à des dépenses publiques, notamment aux salaires des agents. Le Trésor américain n’a toutefois pas détaillé le traitement des revenus tirés spécifiquement de l’or.
Deux contrôles distincts se dessinent ainsi. Le premier porte sur l’origine du métal avant son arrivée sur le marché américain. Le second concerne l’utilisation des recettes une fois la vente réalisée. Le stockage annoncé par Trafigura intervient en amont de cette seconde étape : sans vente documentée, aucune conclusion ne peut être tirée sur le montant de recettes générées par ce lot.
Le dossier montre la portée, mais aussi la limite, d’une levée partielle des sanctions. Washington peut autoriser une transaction et Caracas désigner un fournisseur public. La circulation effective du métal dépend encore de preuves constituées sur les sites miniers et tout au long du transport. Pour les exportations d’or vénézuélien, c’est désormais cette capacité de vérification, plutôt que la seule licence, qui déterminera si l’ouverture politique devient un flux commercial durable.



