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Pesticides : la reconnaissance des maladies déplace le coût du modèle agricole

La modernisation agricole a réduit la pénibilité du travail sans supprimer les risques. Des décennies plus tard, les demandes de réparation révèlent les limites de la reconnaissance des maladies professionnelles.

Indemnisation liée aux pesticides — pesticides : la reconnaissance des maladies déplace le coût du modèle agricole (image générée par IA)
Illustration générée par IA

La reconnaissance d’une maladie professionnelle ne change pas seulement le statut d’un patient. Elle détermine si les conséquences d’une exposition au travail restent supportées par un ménage ou ouvrent des droits à réparation. En Bretagne, des agriculteurs retraités et leurs proches cherchent aujourd’hui à franchir cette frontière administrative pour des affections qu’ils associent à l’utilisation de pesticides.

Leur mobilisation s’appuie notamment sur le Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest. L’association accompagne des personnes malades et contribue à transformer des parcours individuels en revendication collective. L’enjeu porte sur l’accès aux droits, mais aussi sur la place du risque sanitaire dans un modèle agricole longtemps organisé autour de la hausse des rendements et de la réduction du travail manuel.

Depuis sa création en 2020, le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides offre un cadre spécifique de réparation. L’existence de ce dispositif ne rend pourtant pas automatique l’indemnisation liée aux pesticides. Entre une maladie diagnostiquée, une exposition ancienne et une décision de reconnaissance, plusieurs étapes restent nécessaires.

Une exposition professionnelle qui dépasse l’épandage

Dans un document consacré aux expositions professionnelles, Santé publique France estime à près de 450 000 le nombre de travailleurs exposés aux produits phytopharmaceutiques, dont environ 90 % dans le secteur agricole. Cet ordre de grandeur décrit une population exposée, non un nombre de personnes malades. Il situe néanmoins le sujet bien au-delà de quelques situations isolées.

Les récits recueillis dans les exploitations bretonnes montrent aussi pourquoi l’exposition ne peut être réduite au passage du tracteur dans une parcelle. La manipulation de produits, le traitement des animaux, le nettoyage du matériel ou l’entretien des vêtements de travail peuvent multiplier les occasions de contact. Les tâches accomplies par les conjointes et les conjoints participent ainsi à l’histoire professionnelle d’une exploitation, même lorsqu’elles sont moins visibles que les travaux des champs.

Annick Piel, ancienne agricultrice à Saint-Pern, évoque notamment l’utilisation de lindane sur les truies et le lavage, au domicile, de vêtements souillés par des produits chimiques. Atteinte de la maladie de Parkinson, elle estime que ces contacts ont joué un rôle dans son affection. Ce témoignage documente des conditions de travail ; il ne suffit pas, à lui seul, à établir une causalité médicale individuelle.

Cette distinction est essentielle. Elle permet de prendre au sérieux les expositions rapportées sans transformer une conviction personnelle en diagnostic scientifique. Elle explique également une partie du décalage entre l’expérience des familles et les exigences d’un dossier de reconnaissance.

L’indemnisation liée aux pesticides dépend des critères de reconnaissance

Le régime des maladies professionnelles repose notamment sur des tableaux qui associent une pathologie à des conditions d’exposition et de prise en charge. Lorsque les conditions prévues sont remplies, ils facilitent la reconnaissance du caractère professionnel de la maladie. Lorsqu’elles ne le sont pas, ou que la pathologie ne figure pas dans un tableau pertinent, l’examen du lien avec le travail devient plus complexe.

La maladie de Parkinson et le cancer de la prostate disposent de tableaux de reconnaissance liés à l’exposition aux pesticides dans le régime agricole. Cela ne signifie ni que tous les cas de ces maladies proviennent de pesticides, ni que chaque demande aboutit. Les critères administratifs doivent être examinés pour chaque personne.

À Châteaubourg, l’ancien éleveur Jean-Paul Renault présente une autre configuration. Diagnostiqué d’une amylose en 2018, il considère que ses anciennes expositions ont contribué à sa maladie. Ce lien n’est pas établi dans les éléments disponibles. Il rapporte également un cancer de la prostate, pathologie pour laquelle un cadre de reconnaissance professionnelle existe.

Deux affections chez une même personne peuvent ainsi relever de situations administratives différentes. L’indemnisation liée aux pesticides ne dépend pas uniquement de la gravité des symptômes : elle dépend aussi de la maladie concernée, du parcours professionnel et des éléments permettant de caractériser l’exposition.

Le collectif réduit l’isolement face aux procédures

Les maladies peuvent apparaître longtemps après les périodes d’utilisation des produits. Reconstituer une carrière impose alors de retrouver des pratiques, des durées, parfois des noms commerciaux ou des documents anciens. Le temps écoulé complique cette démarche, particulièrement lorsque les personnes sont retraitées ou confrontées à une perte d’autonomie.

Dans ce contexte, l’accompagnement associatif constitue une ressource concrète. Il aide à comprendre les procédures et à ne pas abandonner une demande devant leur complexité. Il permet aussi de rapprocher des expériences jusqu’alors vécues séparément. Cette capacité d’organisation modifie le rapport des malades aux institutions chargées de reconnaître leurs droits.

Elle ne remplace toutefois ni l’expertise médicale ni la décision administrative. Le collectif peut rendre une exposition plus visible et soutenir la constitution d’un dossier ; il ne peut garantir son issue. La distinction protège autant la rigueur du dispositif que les attentes des demandeurs.

Réparer sans laisser la prévention au second plan

Les témoignages des anciens exploitants éclairent un mécanisme de long terme. Les produits chimiques ont été adoptés pour diminuer certaines tâches pénibles, maîtriser les ravageurs et soutenir la productivité. Leurs bénéfices étaient immédiatement perceptibles dans l’organisation du travail. Les éventuels effets sanitaires différés, eux, pouvaient rester longtemps difficiles à identifier.

La reconnaissance des maladies fait entrer ces conséquences dans le bilan du modèle productif. Elle ne permet pas, à elle seule, d’en calculer le coût total : les dépenses de soins, les pertes d’activité et l’aide apportée par les proches ne se confondent pas avec les réparations accordées.

L’indemnisation liée aux pesticides intervient donc en aval d’une autre responsabilité publique : prévenir les expositions. Autorisation des produits, conditions d’emploi, protection des travailleurs et suivi sanitaire constituent des leviers distincts de la réparation. Le combat des agriculteurs bretons met ces deux temporalités en regard : reconnaître les dommages liés au travail passé, tout en réduisant les risques que supporteront les générations suivantes.

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