Les partenariats de recherche européens résistent au boycott d’Israël
Derrière les annonces de suspension de coopérations, les règles d’Horizon Europe et la logique des consortiums maintiennent des liens avec des partenaires israéliens associés à des technologies de défense.
Les partenariats de recherche européens avec des entités israéliennes liées à la défense ne se sont pas arrêtés avec les annonces de boycott formulées par plusieurs universités après le début de la guerre à Gaza. Ils se poursuivent à travers les consortiums financés par Horizon Europe, le programme-cadre de l’Union européenne pour la recherche et l’innovation.
Un recensement fondé sur les données publiques des projets fait apparaître 34 universités espagnoles, néerlandaises, italiennes et belges associées à 38 nouveaux projets comprenant des organismes ou entreprises israéliens ayant des liens avec le secteur militaire, ou développant des technologies susceptibles d’applications militaires. Les financements européens attribués à ces universités dans ce périmètre dépasseraient 15 millions d’euros.
L’enjeu ne se réduit pas à une controverse académique. Il porte sur le contrôle politique de fonds européens destinés à l’innovation et sur la capacité réelle des établissements à traduire leurs engagements éthiques dans des contrats déjà structurés par la Commission européenne, les conventions de subvention et les obligations entre partenaires.
Les partenariats de recherche européens sous contrainte contractuelle
Horizon Europe finance des consortiums transnationaux pour des périodes pluriannuelles. Une université n’y décide pas seule du sort d’un projet : une sortie peut modifier la répartition des tâches, fragiliser des livrables et nécessiter l’accord de l’Agence exécutive européenne pour la recherche ou de la Commission européenne. Cette architecture explique en partie l’écart entre les déclarations générales de gel des liens institutionnels et la continuité de certains partenariats de recherche européens.
La question est particulièrement sensible pour les projets dits « à double usage ». Leurs résultats peuvent être civils — calcul haute performance, observation environnementale, photonique, capteurs ou intelligence artificielle — tout en étant transférables à la surveillance, au ciblage ou à la conduite d’opérations militaires. Six des projets recensés relèveraient de cette catégorie.
Le programme européen ne finance pas, en principe, des activités militaires au titre de son volet civil. Mais cette frontière juridique ne supprime pas la porosité technologique. L’Union distingue d’ailleurs Horizon Europe du Fonds européen de défense, tout en développant des politiques de sécurité de la recherche et de protection des connaissances sensibles. Le sujet est donc moins celui d’un financement militaire direct que celui de la circulation de compétences, de données et de briques technologiques dans des chaînes d’innovation où les usages futurs ne sont pas entièrement séparables.
Paris-Saclay, un arbitrage national encadré
En France, l’Université Paris-Saclay illustre cette tension. En février 2026, son conseil d’éthique de la recherche avait recommandé la suspension, dans l’attente d’un réexamen, des coopérations avec les universités israéliennes. Cette recommandation a ensuite été retirée par la présidence de l’établissement, qui s’est appuyée sur un avis du ministère chargé de l’Enseignement supérieur : une prise de position politique ne peut, à elle seule, justifier qu’un établissement remette en cause ses partenariats internationaux.
Paris-Saclay participe à six projets Horizon Europe comprenant des entités israéliennes liées au secteur de la défense ; cinq ont débuté après le 7 octobre 2023. Parmi eux figure STARLight, dont la fiche du projet STARLight publiée par CORDIS décrit des travaux sur des technologies photoniques de précision. Le consortium inclut également Thales. La présence de l’industriel français, acteur majeur de l’électronique de défense, rappelle que ces partenariats de recherche européens associent à la fois universités, laboratoires et groupes industriels.
La position de Paris-Saclay repose sur un principe classique de liberté académique : les équipes de recherche participent à des projets européens sans sélectionner leurs partenaires selon leur nationalité. Mais l’argument laisse ouverte une question distincte, celle de la diligence exercée à l’égard d’organisations identifiées pour leurs liens institutionnels ou technologiques avec une industrie de défense engagée dans un conflit en cours.
Aux Pays-Bas, la suspension sans retrait
Le cas de l’Université de Groningue montre que la suspension annoncée n’équivaut pas nécessairement à un retrait du consortium. L’établissement avait indiqué, en octobre 2025, interrompre sa participation au projet REACT, consacré à des ordinateurs sobres en énergie, après la mise en cause de l’implication à Gaza d’un professeur d’un institut partenaire. Deux semaines plus tard, l’université a précisé qu’elle ne quittait pas le projet, mais limitait ses contacts directs avec les chercheurs du Technion.
L’Université de technologie d’Eindhoven, autre partenaire de REACT, a également maintenu sa participation malgré l’annonce antérieure d’un gel de ses relations avec le Technion. Celui-ci occupe depuis longtemps une place importante dans l’écosystème technologique israélien et a coopéré avec Elbit Systems et Israel Aerospace Industries.
Ces décisions ne relèvent pas seulement de l’autonomie universitaire. Elles déterminent l’accès aux crédits, aux réseaux de recherche et à la propriété intellectuelle produite par les consortiums. Dans un programme où la coopération est conçue comme un levier de puissance scientifique européenne, rompre un partenariat a un coût institutionnel et financier immédiat. Le maintien des partenariats de recherche européens révèle ainsi l’absence d’une doctrine européenne stabilisée sur les collaborations civiles susceptibles d’alimenter indirectement des capacités militaires.
La Commission européenne dispose des instruments de suivi des conventions de subvention et d’évaluation des risques, mais les choix de poursuite ou de retrait sont encore largement renvoyés aux établissements et à leurs instances internes. La transparence des données d’Horizon Europe permet d’identifier les consortiums ; elle ne tranche pas, à elle seule, le débat sur les responsabilités politiques attachées aux technologies à double usage.
