Édition · jeudi 17 septembre 2026 · N°160
Jakarta, la reprise en main des fortunes

Prabowo, l’offensive d’un oligarque contre les oligarques

Prabowo Subianto s’attaque aux grandes fortunes qui ont contribué à son ascension. En Indonésie, cette confrontation ressemble moins à une rupture qu’à une nouvelle architecture du pouvoir économique.

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Capitalisme d’État clanique — silhouette de la ville au coucher du soleil mettant en valeur des gratte-ciel et un paysage urbain
Photo de Jimmy Liao sur Pexels

En Indonésie, le pouvoir ne se résume pas au résultat des élections. Il se mesure aussi à la capacité de quelques fortunes à financer des campagnes, à contrôler des secteurs stratégiques et à convertir leurs actifs privés en influence publique. Depuis son accession à la présidence en 2024, Prabowo Subianto cherche à modifier cet équilibre sans s’en extraire.

Le chef de l’État s’est construit une image d’adversaire des élites corrompues. Il met désormais sous pression plusieurs des hommes d’affaires les plus puissants du pays afin d’obtenir d’eux des concessions financières. Ce mouvement ne constitue pas une croisade contre les grandes fortunes au sens classique. Il dessine plutôt un capitalisme d’État clanique, dans lequel l’État devient l’instrument d’une redistribution négociée entre groupes proches du pouvoir.

La question est donc moins de savoir si Prabowo combat l’oligarchie que d’identifier qui gagne dans cette recomposition. L’ancien général veut réduire l’autonomie politique des magnats, tout en conservant les réseaux qui ont rendu possible son propre parcours.

Le capitalisme d’État clanique de Prabowo

L’Indonésie démocratique a conservé une partie des structures économiques et sociales de l’« Ordre nouveau » de Suharto, qui a dirigé le pays de 1966 à 1998. La transition politique a modifié les règles électorales, décentralisé les institutions et multiplié les compétitions locales. Elle n’a pas supprimé le rôle des familles fortunées, des militaires et des entreprises installées dans les secteurs extractifs.

La hausse des cours du charbon, de l’huile de palme et des minerais, au début des années 2000, a favorisé l’émergence de nouvelles fortunes. Elle a également permis à d’anciens bénéficiaires du régime autoritaire de consolider leurs positions. Les élections ont ouvert de nouveaux marchés politiques : financement de partis, contrôle de collectivités, accès aux ministères et influence sur les autorisations économiques.

Prabowo est issu de cet entrelacement. Gendre de Suharto, il a dirigé une unité d’élite des forces spéciales avant la transition démocratique. Sa fortune familiale provient notamment du charbon, de l’huile de palme, du bois et d’autres activités liées à l’exploitation des ressources. Son frère, Hashim Djojohadikusumo, a financé une part importante de ses campagnes et figure parmi les grands entrepreneurs du pays.

Le paradoxe politique est ancien : Prabowo dénonce la corruption des élites tout en appartenant à la classe qui a profité de la concentration des richesses. Son parti, Gerindra, lui a fourni le véhicule institutionnel d’un nationalisme populiste. Cette combinaison lui permet de reprendre à son compte le rejet des notables, sans remettre en cause les bases économiques de leur pouvoir.

Des concessions plutôt qu’une rupture

Depuis 2024, la pression exercée sur les magnats doit être comprise comme une négociation asymétrique. Les grands groupes conservent leurs capitaux, leurs réseaux et leur expertise. L’État dispose cependant de leviers décisifs : fiscalité, licences, accès aux ressources, marchés publics et réglementation sectorielle. Le président peut utiliser ces instruments pour obliger les fortunes privées à contribuer davantage au financement de ses priorités.

Le mécanisme relève du capitalisme d’État clanique parce qu’il ne repose pas sur une séparation nette entre intérêt général et intérêts privés. Les ressources publiques ne sont pas nécessairement transférées directement à une famille ou à un groupe. Elles sont mobilisées pour établir une hiérarchie entre les acteurs économiques : certains obtiennent la protection du pouvoir, d’autres doivent payer pour conserver leur accès.

Cette distinction est importante. Une politique de nationalisation ou de taxation uniforme réduirait la marge de manœuvre de l’ensemble des oligarques. La stratégie de Prabowo paraît différente : sélectionner les interlocuteurs capables de financer l’État et de soutenir ses programmes, puis contenir leur capacité à imposer eux-mêmes l’agenda politique. Le président ne supprime pas la dépendance à l’égard des fortunes privées ; il cherche à en devenir l’arbitre.

Les secteurs concernés ne sont pas secondaires. Le charbon, les minerais et l’huile de palme représentent des sources de devises, d’emplois et de revenus fiscaux, mais aussi des points de concentration du pouvoir régional. Le contrôle des permis d’exploitation et des infrastructures de transport donne à l’administration centrale une capacité de pression considérable. Les données de la Banque mondiale sur l’économie indonésienne rappellent le poids structurel des matières premières, de la demande intérieure et des investissements dans la trajectoire du pays.

Cette dépendance crée une limite : l’État ne peut pas durablement s’aliéner les groupes qui contrôlent les chaînes d’approvisionnement, les capitaux et les relais territoriaux. La confrontation devient donc une opération de rééquilibrage. Les magnats sont invités à financer davantage les priorités présidentielles, tandis que le pouvoir garantit que la concurrence ne débouche pas sur une remise en cause générale de la propriété et des rentes.

Une recomposition héritée de l’autoritarisme

Le capitalisme d’État clanique n’est pas une anomalie extérieure au système indonésien. Il prolonge la circulation ancienne des élites entre l’armée, les affaires et la politique. Sous Suharto, l’accès aux marchés et aux ressources dépendait largement de la proximité avec le pouvoir. Après 1998, les mêmes réseaux ont appris à fonctionner dans un environnement électoral et décentralisé.

La nouveauté tient à la position de Prabowo. Il n’est pas seulement le représentant d’une fortune familiale ou d’un appareil militaire. Il contrôle désormais l’État central et peut transformer les rapports de dépendance en instruments de gouvernement. La rhétorique anti-oligarchique devient alors une méthode de centralisation : elle légitime l’intervention présidentielle contre les magnats, tout en préservant les alliances indispensables à la stabilité du régime.

Ce modèle comporte toutefois un risque institutionnel. Lorsque la contribution des grandes fortunes dépend de leur proximité avec le président, la transparence budgétaire et la concurrence économique passent au second plan. Les arbitrages ne sont plus seulement rendus par des règles générales, mais par des rapports personnels, des concessions sectorielles et des engagements politiques. Le contrôle parlementaire et administratif peut alors perdre de sa portée, même en présence d’élections régulières.

Pour les partenaires étrangers, l’enjeu dépasse la politique intérieure. L’Indonésie est un acteur central de l’Asie-Pacifique, notamment par ses ressources minières, son marché et sa position maritime. Les entreprises qui négocient avec Jakarta doivent composer avec un État plus interventionniste et avec des réseaux économiques dont la loyauté se définit d’abord par l’accès au pouvoir. Le capitalisme d’État clanique pourrait ainsi devenir une doctrine pratique de négociation : l’ouverture aux capitaux demeure, mais sous la surveillance directe de la présidence.

Prabowo ne rompt donc pas avec les oligarques. Il transforme la relation entre eux et l’État. L’ancien bénéficiaire d’un système de privilèges entend désormais décider quelles fortunes peuvent prospérer, à quelles conditions et en échange de quelles contributions. En Indonésie, la bataille contre l’oligarchie sert moins à abolir la concentration du pouvoir qu’à en déplacer le centre de gravité.

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