Veille L’orbite dépend aussi du sol
Satellites : le soutien à l’Ukraine expose les infrastructures européennes
Les capacités spatiales utiles à Kiev reposent sur des satellites, mais aussi sur des antennes et des opérateurs terrestres. Leur protection devient un enjeu de continuité du soutien militaire européen.
Le soutien spatial à l’Ukraine possède une géographie terrestre : stations de transmission, antennes, entrepôts et réseaux d’opérateurs. Les attaques et tentatives d’incendie rapportées ces dernières semaines en Pologne, en Bulgarie et en Lituanie montrent que les infrastructures satellitaires en Europe constituent aussi des points d’exposition pour les services utilisés par Kiev.
Dans le même temps, les manœuvres du satellite russe Kosmos 2612 à proximité d’ICEYE-X36 ont attiré l’attention des spécialistes de la surveillance orbitale. Cet engin, construit par l’entreprise finlandaise ICEYE et enregistré aux États-Unis, appartient à une constellation dont les images alimentent les capacités ukrainiennes de renseignement. La fonction exacte de l’approche russe demeure inconnue.
Ces événements ne démontrent pas l’existence d’une opération coordonnée. Ils mettent en évidence un même mécanisme : la capacité militaire fournie par un service spatial dépend de toute une chaîne, dont chaque élément peut être surveillé, perturbé ou endommagé. Pour les Européens, financer un accès à ces services ne suffit donc pas à en garantir la disponibilité.
Les infrastructures satellitaires en Europe, des points d’appui exposés
Le 23 septembre, un incendie a visé une station liée à Starlink à Wola Krobowska, au sud de Varsovie. Cette installation appartient à Exatel, opérateur public polonais de télécommunications, et contribue à la transmission d’Internet vers l’Ukraine. Les autorités polonaises imputent l’attaque aux services russes. Cette attribution doit être distinguée de l’établissement judiciaire des responsabilités individuelles et de la chaîne de commandement.
En Bulgarie, un site situé à Plana, près de Sofia, a été touché dans la soirée du 9 octobre. Des antennes auraient été incendiées par deux individus masqués. Le tribunal de Sofia a approuvé un mandat d’arrêt européen visant deux ressortissants allemands. Aucun commanditaire n’a été désigné par les autorités bulgares à ce stade.
À Vilnius, dans la nuit du 17 au 18 octobre, une tentative d’incendie a concerné des antennes et une unité de contrôle d’une entreprise stockant du matériel Starlink. Les autorités lituaniennes l’ont attribuée à la Russie. Là encore, l’accusation politique ne vaut pas, à elle seule, démonstration publique de l’ensemble des responsabilités.
La distinction entre ces sites importe. Une station assurant une transmission, un ensemble d’antennes et un lieu de stockage n’occupent pas la même fonction dans le réseau. Leur dégradation ne produit donc pas nécessairement les mêmes effets. Les informations disponibles ne permettent pas de chiffrer une perte de connectivité ukrainienne consécutive à ces épisodes.
En orbite, une proximité dont la fonction reste incertaine
Kosmos 2612 a effectué plusieurs manœuvres depuis la fin septembre avant de rejoindre, le 12 octobre, l’orbite d’ICEYE-X36. Il s’en est ensuite rapproché, puis a gagné une orbite plus élevée le 18 octobre. La proximité observée justifie une surveillance ; elle ne permet pas d’identifier à elle seule un équipement offensif ou une intention de destruction.
Des spécialistes de LeoLabs et du CSIS évoquent plusieurs hypothèses, allant de la collecte d’informations sur le satellite à une possible fonction antisatellite. Ces interprétations restent des hypothèses. Le U.S. Space Command, commandement spatial américain, a pour sa part affirmé en avril que la Russie avait déployé des armes antisatellites opérationnelles visant des engins américains. Cette appréciation générale ne tranche pas le cas particulier de Kosmos 2612.
L’intérêt militaire des images d’ICEYE est, lui, établi par les accords d’accès conclus avec l’Ukraine depuis 2022, puis élargis par un contrat annoncé en janvier 2026. L’imagerie radar permet notamment de recueillir des observations malgré la couverture nuageuse et sans dépendre de la lumière du jour. La continuité de cet accès compte autant que la performance d’une image isolée.
Un service commercial devenu une ressource militaire
Starlink, service de SpaceX, fournit aux forces ukrainiennes des communications utilisées pour coordonner les unités et soutenir leurs opérations. Cette fonction transforme une offre commerciale en ressource militaire, sans faire disparaître ses dépendances industrielles : exploitation de la constellation, fourniture des terminaux, maintenance et gestion des accès.
La protection des infrastructures satellitaires en Europe relève ainsi de plusieurs responsabilités. L’opérateur doit assurer la continuité technique ; les propriétaires des installations doivent sécuriser leurs équipements ; les États assurent la protection du territoire et les enquêtes. Les pays qui financent des services destinés à Kiev doivent également examiner les possibilités de remplacement en cas d’interruption.
Les solutions européennes ne sont pas absentes. OneWeb dispose d’une constellation de télécommunications en orbite basse, et plusieurs pays européens exploitent des capacités d’observation. Mais ces moyens ne sont pas interchangeables : une image radar ne remplace pas une liaison Internet, et une constellation de télécommunications ne remplit pas la mission d’alerte avancée du système américain SBIRS. Additionner les satellites ne suffit pas à mesurer l’autonomie disponible.
Le critère opérationnel devient donc la capacité à maintenir un service malgré la perte d’un équipement, d’un site ou d’un fournisseur. Pour les infrastructures satellitaires en Europe, cela suppose des itinéraires de transmission alternatifs, des terminaux compatibles et des procédures de rétablissement éprouvées. C’est sur cette continuité, autant que sur le nombre d’engins en orbite, que se mesure la solidité du soutien à l’Ukraine.



