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Veille L'affectation des terres en tension

La protection européenne du vivant bute sur les usages agricoles

Protéger davantage de surfaces ne garantit pas le maintien des espèces ordinaires. Une étude européenne met en évidence les limites d'une conservation qui laisse subsister les pressions sur les paysages agricoles.

Conservation de la biodiversité — la protection européenne du vivant bute sur les usages agricoles (image générée par IA)
Illustration générée par IA

Le partage des terres constitue l’un des arbitrages centraux de la politique européenne de protection du vivant. Étendre les espaces protégés, restaurer des forêts ou maintenir des prairies modifie les usages possibles du territoire. Mais ces interventions peuvent laisser intactes les pressions exercées sur les paysages où se concentre la production agricole.

Une étude publiée dans Nature Ecology & Evolution examine cette limite à l’échelle européenne. Selon ses projections, même les scénarios les plus ambitieux intégrant les principaux objectifs européens ne permettraient pas d’enrayer le déclin des oiseaux et des papillons communs d’ici à 2050. Ce résultat concerne des trajectoires modélisées, non une évolution certaine de chaque population.

La conservation de la biodiversité se heurte ainsi à un problème de périmètre : les dispositifs centrés sur les espèces menacées et les habitats remarquables ne couvrent qu’une partie des mécanismes qui dégradent les milieux. Pour les institutions européennes, l’enjeu est de relier les objectifs de protection aux règles et aux pratiques qui organisent l’usage quotidien des sols.

La conservation de la biodiversité au-delà des espaces protégés

Les chercheurs ont mobilisé des observations recueillies sur plus de 20 000 sites dans 26 pays européens, pendant plus de vingt ans. Leur analyse porte sur 265 espèces communes d’oiseaux et 144 espèces communes de papillons. Ces deux groupes offrent un moyen de suivre les transformations des milieux agricoles, forestiers et prairiaux, grâce notamment aux comptages effectués par des observateurs bénévoles.

« Commun » ne signifie ni stable ni à l’abri. Une espèce largement répandue peut perdre progressivement des effectifs sans figurer au centre des programmes consacrés aux espèces les plus menacées. Son recul renseigne pourtant sur des changements qui affectent une grande partie du territoire, et pas seulement quelques sites particulièrement fragiles.

L’étude examine plusieurs pressions : changement climatique, artificialisation des sols, uniformisation des paysages et intensification des usages agricoles et forestiers. Elle combine les relations observées entre ces pressions et les populations avec des projections de climat et d’occupation des sols. La démarche permet de comparer des orientations de conservation, mais elle ne constitue pas une évaluation directe de chaque instrument réglementaire européen.

Des objectifs communs, des territoires différents

Les scénarios prennent pour base la trajectoire socio-économique durable SSP1, utilisée dans les travaux du GIEC. Ils y ajoutent des objectifs issus des stratégies européennes concernant la biodiversité, les forêts et l’alimentation. La Stratégie européenne pour la biodiversité à l’horizon 2030, présentée par la Commission européenne, fournit notamment le cadre d’une extension de la protection des terres.

Parmi les objectifs intégrés figurent une couverture des zones protégées portée à 30 % du territoire, une réduction de 20 % de l’utilisation des engrais, la préservation des prairies et des forêts et la plantation de trois milliards d’arbres. Ces chiffres décrivent des ambitions de politique publique reprises dans les scénarios. Ils ne correspondent ni à des résultats déjà obtenus ni à un même degré d’obligation juridique.

La comparaison porte ensuite sur trois manières de répartir l’effort, issues du cadre de valeurs de l’IPBES. La première privilégie la valeur propre des espèces et des écosystèmes. La deuxième met l’accent sur les services rendus à la société, notamment le stockage du carbone. La troisième accorde une place centrale aux relations entre les communautés humaines et leurs paysages.

Ces orientations peuvent conduire à restaurer des forêts dans des lieux différents. Un secteur favorable aux vertébrés ne coïncide pas nécessairement avec celui qui offre le meilleur potentiel de stockage de carbone. Préserver un paysage agricole culturel peut aussi modifier les possibilités de boisement. Un objectif identique en surface ne produit donc pas un résultat écologique identique.

Le levier agricole reste déterminant

La conservation de la biodiversité ne peut, dans cette perspective, être appréciée seulement au nombre d’hectares protégés ou d’arbres plantés. La structure des paysages et les pratiques de production comptent également. Des milieux officiellement préservés peuvent coexister avec une dégradation des conditions de vie des espèces dans les espaces environnants.

L’étude souligne une vulnérabilité particulière de la biodiversité commune dans le sud et l’est de l’Europe, associée à une forte pression agricole. Cela ne permet pas d’attribuer une responsabilité uniforme aux exploitations de ces régions. Le constat invite plutôt à distinguer les systèmes de production, les conditions locales et les pressions qui s’additionnent sur un même territoire.

Pour la France, le dossier concerne aussi l’articulation entre protection du vivant et Politique agricole commune. Les stratégies environnementales fixent des orientations ; les choix agricoles déterminent une partie des usages effectifs des terres. L’étude ne mesure pas isolément l’effet de chaque aide de la PAC. Elle montre pourquoi l’évaluation des politiques de conservation doit dépasser le seul périmètre des espaces protégés.

Mesurer les résultats plutôt que les seules surfaces

Les projections ne démontrent pas l’inutilité de la protection des habitats ou des programmes consacrés aux espèces menacées. Elles en signalent l’insuffisance lorsqu’ils sont considérés comme une réponse complète. Les succès obtenus pour certaines espèces peuvent coexister avec une érosion plus diffuse des populations ordinaires.

La conservation de la biodiversité pose dès lors une question de pilotage public : quels indicateurs permettent de vérifier que les politiques modifient réellement les conditions écologiques ? Les oiseaux et les papillons communs apportent une mesure complémentaire aux objectifs de surface. Leur suivi peut révéler un écart entre l’extension formelle de la protection et l’évolution des milieux.

L’arbitrage européen porte donc autant sur la localisation et les usages des terres que sur les volumes annoncés. À l’horizon 2050, la capacité à préserver le vivant dépendra aussi de ce qui se passe hors des zones spécialement protégées, là où les décisions agricoles et forestières façonnent l’essentiel des paysages.

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