Veille Mer Rouge, le verrou côtier disputé
À Bab el-Mandeb, les gains territoriaux ne suffisent pas à sécuriser le passage
Sur la côte occidentale du Yémen, les annonces de reconquête se heurtent aux démentis houthistes. Derrière la bataille territoriale se joue la capacité à protéger durablement l'accès méridional à la mer Rouge.
La bataille autour de Mocha et de Dhubab engage davantage que la possession de deux positions côtières. Elle concerne les accès terrestres au détroit de Bab el-Mandeb, passage entre la mer Rouge et le golfe d’Aden. Pour le gouvernement yéménite et son soutien saoudien, reprendre ces positions permettrait de réduire l’emprise des Houthis sur cette partie du littoral. Cela ne suffirait toutefois pas, à soi seul, à garantir la circulation maritime.
Le 5 octobre 2026, le gouvernement établi à Aden a annoncé avoir récupéré Mocha et Dhubab dans le cadre d’une contre-offensive soutenue par l’Arabie saoudite. Les Houthis contestent ces pertes territoriales. Ces annonces contradictoires ne permettent donc pas de présenter la reconquête comme acquise. Elles indiquent un affrontement pour la côte, sans fournir une délimitation incontestable des positions de chaque camp.
La sécurité de Bab el-Mandeb dépend de plusieurs capacités distinctes : tenir les accès terrestres, empêcher l’installation de moyens de frappe et protéger les navires pendant leur transit. Une avancée militaire peut améliorer la première sans régler les deux autres. C’est cette différence qui donne à la contre-offensive sa portée économique, mais aussi ses limites.
La sécurité de Bab el-Mandeb ne se réduit pas au contrôle du littoral
Mocha se situe sur la façade de la mer Rouge, au nord du détroit. Dhubab se trouve plus au sud, près de son approche yéménite. Leur possession offre des points d’appui pour surveiller les mouvements, organiser le ravitaillement et soutenir des opérations le long de la côte. À l’inverse, perdre ces positions peut contraindre un belligérant à déplacer ses équipements ou à allonger ses circuits logistiques.
Mais le contrôle d’une ville portuaire n’équivaut pas à celui de l’ensemble des espaces depuis lesquels une attaque peut être préparée. Des capacités de frappe de longue portée peuvent conserver leur efficacité sans présence immédiate sur le rivage. L’enjeu militaire consiste donc autant à réduire ces capacités qu’à déplacer la ligne de front.
Pour les opérateurs maritimes, la distinction est concrète. Une annonce de reconquête renseigne sur l’évolution du conflit terrestre ; elle ne constitue pas une garantie de passage. La possibilité de maintenir une route dépend aussi de la persistance des menaces, des moyens de protection disponibles et de l’évaluation du risque par les armateurs. La sécurité de Bab el-Mandeb se mesure ainsi aux conditions effectives de navigation, pas seulement aux territoires revendiqués.
Cette dimension dépasse le conflit yéménite. Le passage relie l’océan Indien à la mer Rouge, puis au canal de Suez. Il intéresse donc directement les échanges entre l’Europe et l’Asie. L’Organisation maritime internationale consacre ses travaux de sûreté maritime à la protection des navires et des installations portuaires : une problématique distincte de la seule maîtrise militaire d’un territoire.
Les hauteurs et les routes comptent autant que les ports
Les combats ne se limitent pas à la bande côtière. Ils concernent également les hauteurs du district d’al-Waziiya, entre Mocha et Taïz. Ce terrain intérieur importe pour la profondeur des positions militaires et pour les liaisons entre le littoral et les zones peuplées de l’ouest du pays.
Taïz occupe une position charnière entre les espaces dominés par les Houthis au nord et ceux tenus par les forces gouvernementales au sud. La menace sur sa liaison avec Aden ajoute un second enjeu à la bataille côtière : la continuité des communications terrestres. Une route coupée peut compliquer l’arrivée de renforts, le ravitaillement et les déplacements civils, même lorsque certaines positions urbaines restent tenues.
La lecture du front doit donc distinguer trois niveaux : les villes revendiquées, les voies qui les relient et les terrains depuis lesquels ces voies peuvent être menacées. Présenter uniquement une liste de localités reprises ferait disparaître une partie du rapport de force. La valeur d’un point d’appui dépend de la capacité à le conserver et à l’approvisionner.
Pour l’Arabie saoudite, réduire une menace plutôt que déplacer une frontière
Le soutien saoudien à la contre-offensive répond à un intérêt régional et économique. La circulation en mer Rouge concerne les exportations pétrolières du royaume. Les capacités houthistes de frappe à longue portée constituent, elles, une menace qui ne s’arrête pas aux limites du front yéménite.
Ces deux objectifs sont liés, sans être identiques. Reprendre des positions sur la côte pourrait compliquer certaines opérations des Houthis. Affaiblir durablement leurs moyens de frappe suppose cependant d’agir sur les équipements, leur mobilité et leur approvisionnement. Le succès territorial doit être évalué à l’aune de ces effets, et non comme leur substitut.
Une dégradation des positions gouvernementales pourrait conduire l’Arabie saoudite à accroître son engagement. Il s’agit d’une possibilité, non d’une décision établie. Le soutien aérien et une implication plus importante au sol répondent à des contraintes différentes : le premier peut appuyer une progression, tandis que la seconde engage la tenue durable du terrain et les moyens nécessaires pour la soutenir.
À ce stade, les revendications opposées sur Mocha et Dhubab imposent de maintenir cette distinction entre annonces, contrôle territorial et résultat stratégique. Pour apprécier la sécurité de Bab el-Mandeb, les prochains éléments décisifs seront la stabilité des positions côtières, le maintien des liaisons avec l’intérieur et la réduction effective des capacités d’attaque. Ce sont ces conditions cumulées, plutôt qu’une seule proclamation de victoire, qui peuvent modifier le risque pesant sur le passage.



