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Veille Podgorica, la frontière informationnelle

Le Monténégro utilise l’expulsion pour contenir le réseau russe Rybar

En saisissant le matériel d’une équipe de Rybar et en ordonnant son expulsion, Podgorica agit sur les moyens physiques de l’influence. Mais les soupçons des autorités restent à distinguer des faits établis.

Réseaux d’influence russes — le Monténégro utilise l’expulsion pour contenir le réseau russe Rybar (image générée par IA)
Illustration générée par IA

Le contrôle du territoire constitue aussi un levier dans la bataille informationnelle. Au Monténégro, les autorités ont interpellé cinq ressortissants russes liés à Rybar, puis ordonné leur expulsion pour des motifs de sécurité nationale. L’opération prive ce réseau favorable à la guerre menée par Moscou de la possibilité de poursuivre son activité sur place. Elle ne constitue pas, à elle seule, la preuve d’une opération clandestine.

Parmi les personnes concernées figurent Mikhaïl Zvinchouk, fondateur de Rybar, et Valeria Zvinchouk. Selon la Direction de la police monténégrine, le groupe était arrivé moins de deux jours auparavant et séjournait dans un hôtel à Risan. Les autorités ont retiré ses autorisations de séjour et pris des décisions d’expulsion sur le fondement de la loi sur les étrangers.

Le premier ministre Milojko Spajić replace cette intervention dans les risques de déstabilisation auxquels son gouvernement estime le pays exposé pendant son rapprochement avec l’Union européenne. Il évoque des indices sérieux à examiner, tout en appelant à éviter les déclarations précipitées. La confrontation avec les réseaux d’influence russes se joue ici sur une compétence immédiate de l’État : décider qui peut rester sur son territoire.

Les réseaux d’influence russes face au contrôle du séjour

La police indique avoir agi avec l’appui de partenaires internationaux, sans préciser leur identité ni leur contribution. Elle présente les mesures prises comme une réponse à des menaces directes pour la sécurité nationale et intérieure. Le mécanisme est administratif : les décisions relatives au séjour permettent d’écarter des ressortissants étrangers sans attendre l’aboutissement d’une éventuelle procédure pénale.

Cette distinction est centrale. Une décision d’expulsion, une saisie de matériel et une condamnation judiciaire répondent à des critères différents. Les éléments disponibles établissent que les autorités ont engagé une action de sécurité contre le groupe. Ils ne permettent pas de conclure que les cinq personnes ont commis une infraction déterminée. L’exécution effective des expulsions doit également être distinguée de leur notification.

Rybar reconnaît l’interpellation de son équipe, mais rejette les accusations d’activité illégale. Le réseau affirme que ses membres séjournaient légalement au Monténégro pour réaliser des images au monastère de Cetinje, après avoir adressé une demande officielle aux autorités locales. Cette version place le différend sur deux plans : la finalité réelle du déplacement et la portée des informations dont disposent les services monténégrins.

Le matériel saisi ne suffit pas à établir une opération

Les policiers ont saisi un drone, des appareils photographiques à haute résolution, des caméras GoPro et plusieurs téléphones. Selon les autorités, ces équipements ont été transmis aux procureurs compétents à Podgorica et à Kotor pour analyse. Aucun résultat de cette expertise n’est présenté dans les éléments disponibles.

Ces objets peuvent servir à un tournage documentaire comme à d’autres activités de collecte ou de diffusion. Leur présence ne tranche donc pas entre les versions opposées. L’analyse des contenus, des communications et des conditions d’utilisation sera plus probante que la seule qualification de matériel « sophistiqué » retenue par la police.

Pour les réseaux d’influence russes, une présence physique offre néanmoins des capacités que la diffusion à distance ne remplace pas entièrement : produire des images locales, rencontrer des interlocuteurs et donner à un commentaire politique l’apparence d’un témoignage de terrain. Le contrôle du séjour agit sur ces moyens matériels, même lorsqu’il ne peut empêcher la circulation ultérieure des publications en ligne.

Un acteur identifié par les autorités américaines

Rybar n’est pas seulement une chaîne consacrée à l’analyse militaire. Le département d’État américain le désigne comme un acteur d’opérations d’influence étrangères. Dans sa notice du programme Rewards for Justice consacrée aux employés de Rybar, il identifie notamment Mikhaïl et Valeria Zvinchouk et propose jusqu’à 10 millions de dollars pour des informations sur des ingérences dans les élections américaines.

Ce montant est un plafond de récompense conditionnelle, non un budget annuel ni une somme dont le versement serait établi. Il mesure l’importance que Washington accorde à la collecte d’informations sur le réseau, mais ne renseigne pas sur le coût de ses opérations au Monténégro.

La même notice affirme que Rybar a été financé par Evgueni Prigojine et reçoit désormais des fonds de Rostec, groupe public russe de défense soumis à des sanctions américaines. Cette attribution doit rester celle du département d’État. Elle décrit toutefois le lien que les autorités américaines établissent entre un dispositif de communication et une entreprise appartenant à l’appareil industriel de défense russe.

Washington cite aussi des comptes mobilisant la question de l’immigration à la frontière du Texas avant l’élection présidentielle américaine de 2024. Selon le département d’État, leur objectif était d’accentuer les divisions politiques et sociales. Ces accusations concernent le dossier américain : elles ne démontrent pas la nature du déplacement au Monténégro.

L’intégration européenne comme enjeu de souveraineté

Le gouvernement monténégrin rattache explicitement l’opération à la protection de sa trajectoire européenne. Les réseaux d’influence russes deviennent ainsi un sujet de souveraineté intérieure autant que de politique étrangère. Podgorica cherche à conserver la maîtrise des conditions dans lesquelles des acteurs extérieurs interviennent dans son espace public.

La réaction de Moscou ajoute une dimension diplomatique. Les autorités russes ont annoncé intervenir pour défendre les droits des personnes interpellées. Cette protection consulaire ne tranche ni la légalité des décisions monténégrines ni le bien-fondé des soupçons. Elle transforme néanmoins une opération de police en différend entre États.

La portée durable de l’intervention dépendra des éléments que les autorités pourront rendre publics. L’expulsion réduit immédiatement l’accès au terrain ; elle ne neutralise pas une infrastructure de diffusion transnationale. Entre police des étrangers, enquête judiciaire et réponse diplomatique, le Monténégro doit désormais articuler la protection de sa sécurité avec la démonstration des faits invoqués.

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