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Veille Le coût déplacé de la dépollution

Déchets dangereux en Croatie : les profits privés, la dépollution à la charge de l’État

Des documents falsifiés auraient permis de transformer des déchets dangereux en matériaux apparemment ordinaires. L’enquête croate révèle un transfert des coûts de traitement vers les territoires et l’État.

Trafic de déchets dangereux — déchets dangereux en Croatie : les profits privés, la dépollution à la charge de l’État (image générée par IA)
Illustration générée par IA

Le bénéfice présumé est chiffré ; le coût de réparation ne l’est pas encore. En Croatie, un réseau soupçonné d’avoir organisé l’importation puis l’enfouissement illégal de déchets dangereux aurait dégagé environ 4 millions d’euros de profits, selon Europol. Le gouvernement annonce désormais des interventions à Gospić, l’un des sites contaminés. Aucun montant ni dispositif de financement n’est précisé dans les éléments disponibles.

Le trafic de déchets dangereux repose ici, selon les enquêteurs, sur un déplacement du coût de traitement. Des matières venues d’Allemagne, d’Italie et de Slovénie auraient été déposées en Croatie sans subir les opérations nécessaires. Les revenus resteraient aux opérateurs du réseau, tandis que les risques environnementaux et les besoins de remise en état se concentreraient dans les territoires d’accueil.

L’USKOK, l’office croate chargé de la lutte contre la corruption et la criminalité organisée, a annoncé une nouvelle extension de l’enquête. Cinq suspects supplémentaires ont été interpellés puis interrogés. Ils ont été remis en liberté, l’office indiquant ne pas disposer de motifs légaux pour demander leur placement en détention provisoire. Cette décision ne clôt pas les investigations et ne préjuge pas de leur responsabilité.

Le trafic de déchets dangereux, une fraude à la traçabilité

L’enquête élargie vise désormais quatorze personnes et quatre entreprises. Les soupçons portent notamment sur des infractions environnementales graves et la falsification de documents officiels dans le cadre d’une organisation criminelle présumée. Les opérations initiales, rendues publiques en février 2025, avaient conduit à l’arrestation de treize personnes, avec l’appui d’Europol et des autorités italiennes et slovènes.

Dans sa présentation de l’opération, Europol fait état d’au moins 35 000 tonnes de déchets dangereusement éliminés sur au moins trois sites. L’agence évalue les profits illicites à environ 4 millions d’euros. Ces deux données décrivent l’échelle matérielle et financière du réseau présumé ; elles ne renseignent ni le chiffre d’affaires complet des entreprises concernées ni le coût futur de dépollution.

Le mécanisme décrit par les enquêteurs ne se limite pas au transport transfrontalier. Des centaines de fiches de suivi des déchets et de journaux de chantier auraient été falsifiés. Ils auraient permis de présenter des matières dangereuses comme des matériaux de construction légitimes ou comme des matériaux de couverture de déchets municipaux.

La qualification documentaire devient ainsi le point de passage entre une obligation de traitement et une utilisation apparemment ordinaire. Le même chargement peut sembler destiné à un chantier ou à un site de stockage autorisé si les pièces qui l’accompagnent masquent sa composition. Le contrôle doit donc porter à la fois sur les documents, la nature physique des matières et leur destination réelle.

Pour le trafic de déchets dangereux, la frontière nationale n’est qu’une étape. L’enjeu est la continuité du contrôle entre l’expéditeur, le transporteur, le destinataire et le lieu de dépôt. L’origine européenne des cargaisons et la coopération policière montrent que le dossier dépasse une seule défaillance locale, sans établir pour autant la responsabilité de tous les acteurs intervenus dans ces chaînes.

Des dépôts industriels aux ressources en eau

Les nouvelles investigations concernent notamment les environs de Benkovac et un site situé dans le parc naturel du Velebit, près de Senj. Selon l’USKOK, près de 2 900 tonnes de déchets plastiques et industriels dangereux auraient été déposées sur le site de Senj entre 2020 et 2024. À Benkovac, près de 6 500 tonnes de déchets contenant des métaux lourds et des microplastiques auraient été déversées dans une ancienne zone d’exploitation minérale.

Ces volumes ne peuvent pas être ajoutés automatiquement aux 35 000 tonnes mentionnées par Europol : les éléments disponibles ne permettent pas de déterminer précisément les recoupements entre les périmètres successifs de l’enquête. Ils montrent néanmoins que les investigations portent sur plusieurs lieux et sur des dépôts étalés dans le temps.

À Gospić, une expertise environnementale publiée par l’USKOK, réalisée par la faculté de géotechnique de l’Université de Zagreb, décrit une destruction partiellement irréversible de l’habitat local. Les analyses ont relevé des concentrations critiques de cuivre, de zinc, de plomb et d’antimoine, ainsi que la présence de substances chimiques persistantes.

L’expertise rapporte également une contamination des prélèvements d’eau effectués en aval du dépôt, absente dans ceux réalisés en amont. Les experts relient cette différence au site et avertissent d’un risque élevé de dégradation supplémentaire sans enlèvement rapide des déchets. Pour les sites nouvellement examinés, le parquet souligne aussi le risque de transfert des polluants vers les eaux souterraines et la chaîne alimentaire.

L’urgence publique, sans facture consolidée

Le Premier ministre Andrej Plenković a annoncé des mesures urgentes à Gospić après une réunion avec un conseil scientifique. Les déchets présents en surface doivent être retirés dans de grands sacs, tandis que les matières toxiques enfouies doivent recevoir une couverture temporaire. Le chef du gouvernement affirme parallèlement que les analyses récentes de l’air et de l’eau ne montrent pas de dépassement des limites autorisées et que l’alimentation publique en eau demeure sûre.

Ces affirmations et les conclusions de l’expertise ne portent pas nécessairement sur les mêmes prélèvements, les mêmes lieux ou les mêmes périodes. La sécurité annoncée du réseau d’eau potable ne suffit donc pas à invalider le constat d’une contamination locale. Inversement, ce constat ne permet pas, à lui seul, d’affirmer que l’ensemble de la distribution publique est contaminé.

La réponse annoncée distingue de fait l’intervention immédiate d’une réparation complète. Une couverture temporaire n’équivaut pas à l’extraction des matières enfouies, et l’enlèvement des déchets ne règle pas nécessairement la contamination déjà présente dans les sols ou les eaux. Le calendrier, les objectifs de remise en état et les contrôles après intervention restent déterminants.

Le trafic de déchets dangereux ouvre ainsi un second dossier, financier et administratif, après le dossier pénal. Il faudra établir le coût des travaux, identifier leurs financeurs et préciser les possibilités de recouvrement auprès des responsables si leur culpabilité est reconnue. L’annonce gouvernementale engage une action publique ; elle ne permet pas encore de savoir quelle part de la facture sera finalement supportée par les entreprises concernées ou par les finances publiques.

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