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Veille Données sensibles, autonomie sous contrat

Palantir : l’Europe délègue une partie de son infrastructure de décision

Un logiciel d’analyse peut devenir une infrastructure difficile à remplacer. L’implantation de Palantir dans les services publics européens pose la question du contrôle des outils qui organisent la décision.

Logiciels de Palantir — palantir : l’Europe délègue une partie de son infrastructure de décision (image générée par IA)
Illustration générée par IA

Le pouvoir d’un fournisseur informatique ne se mesure pas seulement aux données auxquelles il peut accéder. Il tient aussi à la place que ses outils occupent dans le fonctionnement quotidien de ses clients. Lorsqu’une armée ou une administration organise ses opérations autour d’une plateforme, remplacer celle-ci peut imposer de revoir les procédures, les interfaces et la formation des agents.

C’est sous cet angle que les logiciels de Palantir posent une question de souveraineté aux États européens. Le groupe américain fournit des outils capables de rapprocher des informations dispersées et de les rendre utilisables pour des missions de renseignement, de défense, de police ou de gestion sanitaire. Il intervient ainsi dans la manière dont les institutions construisent leur connaissance d’une situation.

Un jalon institutionnel est établi : en 2025, l’OTAN a annoncé l’acquisition du Maven Smart System. Cette décision inscrit une technologie du groupe dans les capacités militaires de l’Alliance. Elle donne une dimension collective à un enjeu déjà présent dans les contrats nationaux.

Les logiciels de Palantir au cœur des flux de données

Palantir commercialise plusieurs plateformes aux fonctions distinctes. Gotham s’adresse notamment aux métiers du renseignement, de la défense et de la sécurité. Foundry permet d’intégrer des données et d’organiser des processus de travail. Maven Smart System relève, lui, de l’exploitation de données pour les opérations militaires.

Leur intérêt opérationnel vient d’un problème concret : les institutions disposent de masses d’informations réparties entre des systèmes qui ne communiquent pas toujours facilement. Les rapprocher permet de faire apparaître des relations, de suivre des ressources et de préparer des décisions plus rapidement.

Cette intégration a toutefois une contrepartie. À mesure que les utilisateurs adaptent leurs méthodes à une plateforme, celle-ci peut devenir plus difficile à remplacer. La dépendance ne porte alors plus uniquement sur une licence. Elle concerne les compétences internes, les développements spécifiques et les connexions avec d’autres systèmes.

Conserver la propriété des données ne suffit donc pas à garantir l’autonomie. Une administration peut rester juridiquement propriétaire de ses fichiers tout en ayant besoin d’un prestataire pour les exploiter dans les conditions nécessaires à sa mission. La maîtrise effective dépend aussi de la documentation disponible, des droits contractuels et de la capacité technique à organiser une migration.

L’interopérabilité militaire peut renforcer le fournisseur

Pour l’OTAN, l’acquisition d’un outil commun répond à un besoin opérationnel : accélérer l’exploitation des informations et soutenir le travail des états-majors. Dans une alliance composée de forces nationales aux équipements différents, la circulation des données constitue une difficulté permanente.

La standardisation peut réduire cette difficulté. Mais elle peut également augmenter le coût d’un changement ultérieur. Si des procédures et des interfaces convergent vers un même environnement technique, le choix d’un fournisseur dépasse le périmètre initial du marché. Il influence les investissements complémentaires et les compétences à développer.

Il faut distinguer cet effet de dépendance d’une accusation d’accès indu aux données. Le recours aux logiciels de Palantir ne démontre pas, à lui seul, que les autorités américaines disposent des informations traitées. Une telle conclusion exigerait de connaître l’architecture d’hébergement, les habilitations, les clauses contractuelles et les accès de maintenance. En revanche, la continuité du service et la réversibilité sont des questions immédiates pour l’acheteur public.

Une priorité américaine affichée

La direction de Palantir revendique son engagement au service de la puissance américaine. Son directeur général, Alex Karp, a notamment indiqué que les forces américaines seraient prioritaires en cas de capacités insuffisantes. Cette position ne prouve pas qu’un client européen subirait une interruption de service. Elle rend néanmoins nécessaire l’examen des garanties applicables lorsque plusieurs clients ont simultanément besoin du fournisseur.

La question doit être traduite en obligations vérifiables : quels délais de maintenance sont garantis, quelles prestations peuvent être assurées localement, quelles compétences restent disponibles chez le client et quelles solutions existent en cas de défaillance du prestataire ? La proximité politique d’une entreprise avec un gouvernement ne remplace pas cet examen contractuel.

Pour les États européens, le rapport de force se joue donc autant lors de la négociation du marché qu’au moment du choix technologique. Plus une plateforme devient indispensable, plus il peut être difficile d’obtenir ensuite de meilleures conditions ou de préparer une solution concurrente.

La réversibilité comme critère de commande publique

Évaluer les logiciels de Palantir suppose de regarder au-delà du prix d’acquisition. Le coût complet comprend l’intégration, la formation, la maintenance et une éventuelle sortie. Ces postes doivent être appréciés sur la durée du contrat, sans confondre valeur annoncée d’un marché et dépenses effectivement engagées.

Une politique d’autonomie ne consiste pas nécessairement à exclure tout fournisseur étranger. Elle suppose de préserver des alternatives praticables : formats exportables, interfaces documentées, compétences internes et tests de migration. Ces exigences doivent être établies avant que le système ne devienne central.

Le véritable indicateur est alors la capacité d’une institution à poursuivre sa mission si elle décide de changer de prestataire. Sans cette possibilité, une succession de contrats informatiques peut finir par déterminer durablement qui maîtrise les outils de la décision publique.

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