Veille Le numérique à l'épreuve du chantier
Centres de données : la sous-traitance disperse les responsabilités
Derrière les investissements dans le calcul et l'intelligence artificielle, les chaînes de prestataires compliquent le contrôle du travail. Un enjeu industriel autant que réglementaire pour l'Europe.
Les groupes technologiques commandent les infrastructures, mais leur construction mobilise des entreprises dont les salariés peuvent se trouver plusieurs échelons plus bas dans la chaîne contractuelle. Sur les chantiers européens de centres de données, cette distance devient un enjeu de contrôle : qui organise effectivement le travail, vérifie les conditions de sécurité et répond des manquements éventuels ?
Des témoignages de travailleurs, des dossiers médicaux et des documents administratifs décrivent des accidents et des conditions d’hébergement dégradées sur certains sites destinés à Google et Microsoft. Ces éléments ne permettent pas de généraliser à toute la filière. Ils montrent cependant les difficultés de surveillance d’une activité industrielle souvent présentée à travers ses seules capacités de calcul.
La sous-traitance des centres de données met ainsi en relation deux réalités : une infrastructure stratégique, commandée par de grands groupes, et une organisation du travail fragmentée entre de multiples employeurs. L’enjeu européen ne se limite pas à accueillir des investissements. Il consiste aussi à rendre les obligations sociales effectives sur les sites qui les matérialisent.
À Gävle, 148 entreprises dans la chaîne contractuelle
Près de Gävle, au nord de Stockholm, Collen Construction intervient sur l’extension d’un centre de données de Microsoft. Des documents de l’Autorité suédoise de l’environnement du travail font apparaître une chaîne de 148 entreprises sous cet entrepreneur, dont 28 sous-traitants directs. Certains intermédiaires font eux-mêmes appel à plus d’une douzaine de sociétés.
Le nombre d’entreprises ne constitue pas, en soi, la preuve d’une infraction. La construction d’un centre de données nécessite des métiers spécialisés : génie civil, installations électriques, refroidissement ou essais techniques. Mais la multiplication des rangs contractuels augmente le nombre d’interfaces à contrôler. L’entreprise qui emploie un ouvrier n’est pas nécessairement celle qui coordonne son intervention quotidienne ni celle qui fixe le calendrier général du chantier.
Ce montage peut compliquer l’identification des responsabilités lorsqu’un problème survient. Il impose aussi de distinguer plusieurs obligations : celles de l’employeur, celles des entreprises chargées de la coordination et celles qui peuvent incomber au donneur d’ordre. La présence du nom d’un groupe sur un site ne suffit pas à établir sa responsabilité juridique dans chaque incident.
La sous-traitance des centres de données face au risque physique
À Saint-Ghislain, en Belgique, un technicien de 34 ans décrit un accident survenu en mars 2026 dans un centre de données de Google. Selon son récit, il lui a été demandé d’effectuer des vérifications électriques supplémentaires à la fin d’une journée de près de dix heures. Il affirme avoir ressenti une pression l’empêchant de refuser.
Lors du second contrôle, un arc électrique provenant d’une installation de 400 volts l’a atteint. Le dossier médical cité à l’appui de son témoignage fait état de brûlures sur 12 % du corps. Le technicien indique qu’il ne portait pas la tenue de protection, rangée dans un local, et décrit l’absence des étapes d’autorisation qui auraient dû précéder l’intervention. Ces circonstances relèvent de son témoignage ; les éléments disponibles ne permettent pas d’attribuer définitivement les responsabilités.
Le risque professionnel dépasse néanmoins ce seul secteur. Selon les données publiées par Eurostat sur les accidents du travail, la construction a enregistré 776 accidents mortels dans l’Union européenne en 2024, soit près d’un quart du total. Ce chiffre ne mesure pas la dangerosité propre aux centres de données. Il rappelle que leur déploiement dépend d’une activité physique à haut risque, avant même l’installation des équipements informatiques.
L’hébergement, autre maillon du contrôle
À proximité du chantier suédois, des salariés de Benbau, une entreprise intervenant dans la chaîne de sous-traitance, décrivent des logements collectifs surchargés. Leurs témoignages font notamment état d’une cuisine partagée par 24 personnes, d’une salle de bains pour 14 hommes et de problèmes de ventilation ou de chauffage.
Ces déclarations doivent être distinguées des constats administratifs sur la structure du chantier. Elles soulèvent toutefois une question précise : lorsque le prestataire fournit également le logement, la relation avec le travailleur ne s’arrête plus aux heures de présence sur le site. Les conditions d’hébergement deviennent une composante du contrôle des conditions d’emploi.
Dans la sous-traitance des centres de données, examiner uniquement l’entreprise de premier rang laisse donc une partie du dispositif hors champ. La vérification doit pouvoir atteindre les employeurs effectifs et, lorsque c’est pertinent, les logements qu’ils organisent. Les éléments transmis ne comprennent pas les réponses détaillées des entreprises aux différents témoignages ; ils ne permettent donc pas de tenir ces accusations pour définitivement établies.
Rendre les obligations effectives jusqu’au dernier rang
La Commission européenne doit aborder la question des chaînes de sous-traitance dans son projet consacré à la qualité de l’emploi, le Quality Jobs Act. La responsabilité conjointe et le recours à l’emploi direct figurent parmi les orientations évoquées. Elles ne doivent pas être confondues avec des obligations nouvelles déjà adoptées.
Le mécanisme envisagé touche au cœur du problème : déterminer jusqu’où une entreprise peut être tenue de répondre de manquements commis plus bas dans la chaîne. Son effet dépendra du texte retenu, de son articulation avec les droits nationaux et des moyens de contrôle. Une obligation contractuelle de respecter le droit du travail ne produit pas, à elle seule, une vérification effective sur le terrain.
Pour les autorités européennes, la sous-traitance des centres de données devient ainsi un test de capacité réglementaire. Accueillir les infrastructures du numérique et de l’intelligence artificielle ne signifie pas seulement autoriser leur implantation. Cela suppose de pouvoir identifier les entreprises présentes, contrôler le travail réellement effectué et faire appliquer les responsabilités, même lorsque le contrat initial se divise entre des dizaines de prestataires.



