Veille L’accès au réseau, levier stratégique
L’Ukraine dépend de Starlink, l’Europe cherche une capacité de relève
Les restrictions signalées sur Starlink exposent une faiblesse du soutien européen à Kiev : financer la défense ne suffit pas lorsque l’accès à une infrastructure essentielle reste hors de son contrôle.
La capacité de l’Ukraine à intercepter des drones dépend aussi des conditions d’accès à un réseau satellitaire américain. Volodymyr Zelensky affirme que des limitations récentes de Starlink ont empêché certaines interceptions de drones Shahed à réaction. Son témoignage place les Européens devant une dépendance opérationnelle : ils soutiennent la défense ukrainienne sans maîtriser toutes les infrastructures nécessaires à son fonctionnement.
Les communications satellitaires en Ukraine deviennent ainsi un test de l’autonomie européenne. Starlink, exploité par SpaceX, fournit une connectivité essentielle aux forces ukrainiennes. Mais disposer de terminaux ne signifie pas contrôler les paramètres du service, sa disponibilité ou les conditions de son utilisation.
La réponse européenne se joue sur deux calendriers. Dans l’immédiat, la Commission européenne négocie l’association de Kiev à Govsatcom, un dispositif de mise en commun de capacités satellitaires gouvernementales. À plus long terme, l’Union mise sur IRIS², son projet de réseau de connectivité sécurisée. Aucun de ces deux instruments ne constitue, à lui seul, une relève immédiate et complète de Starlink.
Les communications satellitaires en Ukraine à l’épreuve des restrictions
Après une réunion avec les dirigeants européens, Volodymyr Zelensky a décrit les conséquences militaires des limitations constatées sur le service. Selon le président ukrainien, les moyens employés pour intercepter les Shahed à réaction n’ont plus pu remplir certaines de leurs missions. Cette déclaration décrit un effet opérationnel ; elle ne permet pas, à elle seule, de déterminer précisément les paramètres techniques modifiés ni la chaîne de décision à l’origine des restrictions.
La distinction importe. La dépendance ne se limite pas au risque d’une coupure totale. Une modification des conditions d’accès peut suffire à rendre un usage militaire inopérant, même si le réseau demeure disponible pour d’autres fonctions. La continuité d’une connexion et son adéquation à une mission de défense sont deux garanties différentes.
Le problème dépasse donc la seule fourniture d’équipements. Celui qui contrôle les conditions du service conserve un levier sur les opérations qui en dépendent. Dans une guerre où les communications relient les unités, les capteurs et les moyens d’action, cette capacité de contrôle devient un enjeu de sécurité pour les États qui utilisent le réseau comme pour ceux qui financent leur soutien.
Govsatcom : un accès à négocier, pas un réseau à improviser
La Commission européenne confirme être en discussion avec l’Ukraine pour l’associer pleinement à Govsatcom. Les négociations ont commencé en mars, sans accord annoncé à ce stade. La Norvège et l’Islande ont, de leur côté, obtenu un accord d’accès cette année.
Le programme Govsatcom, présenté par la Commission européenne, vise à fournir des communications satellitaires sécurisées aux utilisateurs gouvernementaux en mutualisant des capacités. Sa logique est différente de celle d’une constellation commerciale unique : il organise l’accès à des ressources pour répondre à des besoins publics sensibles.
Cette mise en commun peut élargir les solutions disponibles pour Kiev. Elle ne signifie toutefois pas que chaque usage assuré par Starlink pourra être transféré sans délai. La couverture, les terminaux compatibles, les performances et les modalités d’emploi doivent correspondre aux besoins des forces. Un accord institutionnel est une condition d’accès ; il n’est pas, en lui-même, la preuve d’une substitution opérationnelle.
Le député européen français Christophe Grudler demande une accélération de cet accord. Son intervention met en évidence le décalage entre l’existence d’un dispositif européen et sa mobilisation au profit d’un partenaire en guerre. Pour les communications satellitaires en Ukraine, la question immédiate porte donc autant sur les droits d’accès que sur les capacités effectivement utilisables.
IRIS² ne résout pas l’urgence du front
Christophe Grudler appelle également à accélérer IRIS², dont la mise en service est attendue en 2030. Ce réseau doit renforcer les capacités européennes de connectivité sécurisée. Son horizon de déploiement le distingue cependant de Govsatcom : il s’agit de construire une infrastructure durable, non d’activer seulement des ressources existantes.
Cette différence de calendrier est centrale. Une constellation future peut réduire une dépendance structurelle, mais elle ne rétablit pas une capacité manquante aujourd’hui. Entre l’urgence militaire et la politique spatiale de long terme, les Européens doivent organiser une continuité de service avec les moyens disponibles.
Volodymyr Zelensky indique que Kiev cherche aussi des capacités supplémentaires par des échanges bilatéraux avec des pays européens, dont la France. Cette voie peut compléter une réponse collective. Elle souligne également que l’offre européenne reste répartie entre plusieurs niveaux de décision : institutions de l’Union, gouvernements nationaux et fournisseurs de services.
La souveraineté se mesure à la capacité de remplacement
Le débat rejoint celui de la place des opérateurs européens sur le marché spatial. Au Parlement européen, plusieurs élus défendent un meilleur positionnement de ces entreprises et contestent la concentration du marché autour de fournisseurs étrangers. L’accès aux fréquences satellitaires participe de ce rapport de force : sans ressources radioélectriques ni infrastructure, une ambition d’autonomie reste difficile à traduire en service.
Mais soutenir une industrie européenne et garantir les communications satellitaires en Ukraine ne sont pas des objectifs interchangeables. Le premier relève d’une politique industrielle de plusieurs années. Le second exige des solutions utilisables, des responsabilités identifiées et des conditions de disponibilité suffisamment stables pour les opérations militaires.
L’enjeu pour la France et ses partenaires n’est donc pas seulement de disposer d’un opérateur alternatif. Il est de pouvoir basculer vers une autre solution sans perdre une fonction essentielle. L’issue des discussions sur Govsatcom montrera dans quelle mesure les capacités européennes mutualisées peuvent devenir un instrument de soutien opérationnel, avant que les nouveaux réseaux ne soient déployés.



