Veille Obi, les relais locaux du pouvoir minier
En Indonésie, les paiements de Harita interrogent le contrôle du nickel
Sur l'île indonésienne d'Obi, l'expansion du nickel repose aussi sur les relations avec les autorités et les notables. Des documents internes éclairent cette interface entre pouvoir industriel et pouvoir local.
Sur l’île d’Obi, dans l’est de l’Indonésie, le contrôle du nickel ne se joue pas seulement dans les mines et les installations de transformation. Il dépend aussi des autorisations administratives, des relations avec les autorités villageoises et de la capacité des habitants à contester l’expansion industrielle. Des documents internes de Harita Group éclairent la manière dont ces différents pouvoirs peuvent s’articuler autour d’un même opérateur.
Des courriels, notes et factures couvrant la période 2013-2023 recensent au moins 389 000 dollars de dépenses prévues ou approuvées : déplacements aériens de personnalités politiques, sommes destinées à des responsables communautaires et soutien à des projets militaires. Ce montant cumulé sur une décennie ne constitue ni un relevé exhaustif des dépenses du groupe ni la preuve que chaque somme a effectivement été versée.
Ces réserves sont essentielles pour examiner les paiements de Harita. L’objet précis de certaines dépenses reste indéterminé. Leur inscription dans un document interne ne suffit pas à établir une infraction. Elles prennent néanmoins une portée particulière après la condamnation, en 2024, du dirigeant Stevi Thomas dans une affaire de corruption impliquant également un gouverneur et la facilitation d’autorisations pour le groupe.
Les paiements de Harita au contact des autorités locales
Le dossier judiciaire de 2024 et les autres dépenses documentées doivent rester distincts. Le premier a donné lieu à une condamnation concernant quelque 60 000 dollars de pots-de-vin. Les secondes soulèvent des questions sur les bénéficiaires, les contreparties éventuelles et les procédures de contrôle, sans que leur qualification pénale soit établie par les éléments disponibles.
En Indonésie, la Commission pour l’éradication de la corruption, ou KPK, exerce des missions de prévention et de répression de la corruption. L’enjeu, pour les avantages accordés à des responsables publics, est notamment de distinguer une dépense licite d’un avantage lié à l’exercice d’une fonction. Un financement présenté comme une contribution sociale ne permet pas, à lui seul, de trancher cette question.
Harita Group et les salariés concernés n’ont pas répondu aux sollicitations relatives aux dépenses décrites. Le gouvernement indonésien n’a pas davantage apporté de réponse. Ces silences ne constituent pas une reconnaissance des faits ni de leur éventuelle illégalité.
À Kawasi, l’influence devient un critère de dépense
Harita a ouvert une mine de nickel sur Obi en 2010, puis engagé en 2015 la construction d’une première installation de transformation destinée à la filière de l’acier inoxydable. À Kawasi, village voisin des opérations, des habitants ont contesté cette extension. Ils reprochaient notamment à l’entreprise l’absence de consultation publique et demandaient une nouvelle évaluation environnementale.
Les relations financières décrites dans les documents précèdent cette contestation. Un tableau interne de 2013 prévoit environ 2 300 dollars pour le chef élu du village, Arifin Saroa, et au moins onze autres personnes. Environ 400 dollars sont alors réservés au responsable villageois. Celui-ci n’a pas pu être joint pour commenter ces éléments.
Une autre série de courriels, datée de juillet 2014, porte sur environ 13 500 dollars d’incitations destinées, entre mars et juillet, à plusieurs dizaines de figures communautaires. Des imams et des pasteurs figurent parmi les personnes désignées comme partenaires ou parties prenantes. La correspondance ne précise pas systématiquement le service attendu.
Elle montre toutefois qu’un cadre du groupe appréciait certaines dépenses au regard de l’influence des bénéficiaires. Le rôle d’un religieux était ainsi jugé important parce qu’un appel téléphonique de sa part avait contribué à désamorcer une menace de blocage de la production. Le point déterminant n’est donc pas seulement le montant : c’est le lien possible entre avantage financier et capacité à maintenir l’activité industrielle.
L’emploi comme moyen de pression potentiel
Une note interne de sécurité de 2020 décrit un autre mécanisme. Selon ce document, le chef de Kawasi devait transmettre des informations sur des habitants soupçonnés d’organiser des manifestations ou d’y participer. La note envisageait ensuite de les écarter, ainsi que leurs familles, des possibilités d’embauche.
Elle indiquait également que les candidatures provenant du village devaient passer par une recommandation du chef local. Ces mentions décrivent un dispositif envisagé ou rapporté en interne ; elles ne démontrent pas que toutes les exclusions évoquées ont été appliquées. Aucun lien causal n’est établi entre les sommes prévues plusieurs années auparavant pour Arifin Saroa et son rôle décrit en 2020.
Ce rapprochement documentaire permet néanmoins de comprendre l’enjeu des paiements de Harita : dans un territoire où un employeur industriel occupe une place importante, l’accès au travail peut devenir une ressource de pouvoir. Si la recommandation d’une autorité locale conditionne l’embauche, cette autorité dispose d’un levier supplémentaire sur les habitants, y compris sur leur participation à une contestation.
Qui écrit la décision administrative
Les documents décrivent aussi un épisode dans lequel l’entreprise a préparé le texte d’une décision administrative la concernant, avant d’en retirer une clause présentée comme légalement obligatoire. Les éléments disponibles ne permettent pas de reconstituer ici l’ensemble de la procédure ni les responsabilités de chaque intervenant.
Aryanto Nugroho, coordinateur national de Publish What You Pay Indonesia, souligne néanmoins la séparation nécessaire entre l’entreprise réglementée et l’autorité chargée de rédiger la décision. La question dépasse la qualité formelle d’un texte : elle porte sur la maîtrise des conditions imposées à l’exploitation.
Les paiements de Harita placent ainsi la gouvernance locale au cœur du risque industriel. Pour les acteurs en aval de la filière du nickel, notamment automobile, la sécurité d’approvisionnement ne dépend pas uniquement des volumes produits. Elle repose aussi sur la solidité des permis, la traçabilité des dépenses et des conditions d’emploi qui ne pénalisent pas la contestation. Ce sont ces pièces — décisions signées, justificatifs de versement et procédures de recrutement — qui permettront de distinguer les engagements affichés des pratiques effectives.



