Veille L’encadrement des jeunes comme levier
Au Yémen, les Houthis font de l’école un instrument de pouvoir durable
Le contrôle territorial des Houthis repose aussi sur la formation des jeunes. Entre enseignement religieux, réécriture des programmes et préparation militaire, l’éducation devient une infrastructure politique.
Tenir un territoire suppose de disposer de combattants, mais aussi de former ceux qui administreront et défendront le pouvoir demain. Dans le nord-ouest du Yémen, les Houthis investissent ces deux fonctions à travers un même ensemble de dispositifs : programmes scolaires, encadrement religieux, centres d’été et mobilisation de la jeunesse. L’école n’est pas seulement un service à maintenir pendant la guerre. Elle devient un moyen de prolonger l’autorité du mouvement.
Cette dimension intérieure compte pour comprendre la capacité d’Ansar Allah à durer. Ses opérations en mer Rouge ont exposé les échanges commerciaux à une menace militaire. Mais sa puissance ne se réduit pas aux moyens employés contre la navigation : elle repose également sur les institutions et les réseaux qui entretiennent sa présence dans la société yéménite.
Le recrutement des mineurs constitue l’un des enjeux les plus graves de cette politique. Il faut toutefois distinguer les étapes : recevoir un enseignement idéologique, suivre une préparation militaire et être incorporé dans une unité combattante ne sont pas des situations équivalentes. L’enjeu est précisément d’examiner comment ces espaces peuvent communiquer, sans considérer chaque élève comme un futur soldat.
De la conquête de Sanaa à l’administration des consciences
Issu d’un milieu de mobilisation religieuse zaydite dans la région de Saada, le mouvement houthi a placé très tôt la formation des jeunes au cœur de son organisation. Les affrontements avec le pouvoir central, puis la prise de Sanaa en septembre 2014, ont changé l’échelle de cette entreprise. Un réseau militant a progressivement investi des fonctions administratives et éducatives.
Cette trajectoire éclaire le rôle attribué à l’enseignement. Il ne s’agit plus uniquement de transmettre une doctrine à des sympathisants, mais de faire entrer le récit du mouvement dans les institutions qui touchent la population. Les formations idéologiques destinées aux fonctionnaires participent de cette logique : l’administration conserve ses fonctions, tout en devenant un relais de socialisation politique.
Dans l’éducation, Yahia al-Houthi, responsable de facto du secteur jusqu’en août 2024, a porté une transformation des contenus et de l’encadrement. Le mécanisme associe autorité administrative et fidélité au mouvement. Le contrôle des programmes permet ainsi d’agir sur les références communes sans passer uniquement par la contrainte armée.
Les centres d’été, interface du recrutement des mineurs
À partir de 2017, les centres d’été prennent une place importante dans cette organisation. Ils réunissent des jeunes des territoires contrôlés par Ansar Allah et prolongent l’encadrement au-delà du calendrier scolaire. Enseignement religieux, discours nationaliste et valorisation de la résistance à un adversaire extérieur y composent un cadre politique commun.
La présence de responsables militaires et l’exposition au maniement des armes rapprochent certains de ces espaces d’une préparation au combat. L’apprentissage peut concerner le tir, le camouflage ou les déplacements tactiques. À ces exercices s’ajoutent des gestes symboliques dirigés contre les États-Unis et Israël, qui rendent l’adversaire omniprésent dans l’expérience éducative.
Le recrutement des mineurs ne relève donc pas seulement d’un prélèvement ponctuel de combattants. L’existence de superviseurs et de formateurs permet d’organiser le passage entre mobilisation idéologique et mobilisation militaire. Ce dispositif donne au mouvement des intermédiaires capables d’encadrer les jeunes et de relayer ses besoins.
Cette question fait aussi l’objet d’un suivi international. En 2022, les Houthis ont signé avec l’ONU un plan d’action visant notamment à mettre fin au recrutement et à l’utilisation d’enfants. Le Bureau de la représentante spéciale du secrétaire général de l’ONU pour les enfants et les conflits armés suit ces engagements. Leur existence ne démontre pas leur application : elle fournit un cadre pour confronter les pratiques aux obligations acceptées.
Les manuels comme instruments de légitimation
Le travail sur les contenus complète cet encadrement. Les supports éducatifs placent au premier plan un monde organisé autour de l’agression extérieure, du devoir de résistance et de la légitimité religieuse des dirigeants. Cette construction associe défense du territoire, fidélité politique et conduite morale.
La référence à Hussein al-Houthi occupe une place structurante dans ce récit. La valorisation des descendants du prophète participe également à la justification d’une autorité particulière. Le programme éducatif ne propose donc pas seulement une lecture des conflits : il contribue à désigner ceux qui seraient légitimes pour gouverner.
Le magazine pour enfants Jihad, diffusé par la Fondation de l’Imam al-Hadi, illustre l’articulation de plusieurs registres. Les thèmes militaires et géopolitiques côtoient les enseignements religieux et les prescriptions de comportement. Cette juxtaposition inscrit la confrontation politique dans la vie ordinaire, plutôt que de la limiter à une actualité exceptionnelle.
Depuis octobre 2023, la cause palestinienne fournit un cadre supplémentaire à cette mobilisation. Elle relie le récit enseigné localement aux opérations revendiquées par le mouvement à l’échelle régionale. Cela ne permet pas de mesurer l’adhésion effective des enfants ou des familles. Cela montre en revanche comment un conflit extérieur peut être intégré aux instruments de légitimation intérieure.
Une assise politique que la seule lecture militaire laisse de côté
Pour les acteurs européens préoccupés par la sécurité maritime, ce fonctionnement invite à distinguer la réduction d’une capacité d’attaque et l’affaiblissement durable d’un pouvoir. La première porte sur des moyens militaires. Le second dépend aussi des relais administratifs, éducatifs et sociaux par lesquels ce pouvoir se reproduit.
Suivre le recrutement des mineurs exige dès lors d’observer plusieurs éléments séparément : les contenus enseignés, l’accès des militaires aux établissements, les pratiques des centres d’été et les incorporations effectives. C’est à cette échelle que peuvent être appréciés les engagements de protection de l’enfance. C’est aussi là que se joue une partie de la capacité d’Ansar Allah à transformer son implantation territoriale en autorité durable.



